Edgar Allan Poe (1809-1849)

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N°2

Cet objet est situé dans le clocher de la maison de ville. Les membres du conseil sont tous hommes très petits, très ronds, très adipeux, très intelligents, avec des yeux gros comme des saucières et de vastes mentons doubles, et ils ont des habits beaucoup plus longs et des boucles de souliers beaucoup plus grosses que les vulgaires habitants de Vondervotteimittiss. Depuis que j’habite le bourg, ils ont tenu plusieurs séances extraordinaires, et ont adopté ces trois importantes décisions :

I

C’est un crime de changer le bon vieux train des choses.

II

Il n’existe rien de tolérable en dehors de Vondervotteimittiss.

III

Nous jurons fidélité éternelle à nos horloges et à nos choux.

Au-dessus de la chambre des séances est le clocher, et dans le clocher ou beffroi est et a été de temps immémorial l’orgueil et la merveille du village, — la grande horloge du bourg de Vondervotteimittiss. Et c’est là l’objet vers lequel sont tournés les yeux des vieux messieurs qui sont assis dans des fauteuils à fond de cuir.

La grande horloge a sept cadrans, — un sur chacun des sept pans du clocher, — de sorte qu’on peut l’apercevoir aisément de tous les quartiers. Les cadrans sont vastes et blancs, les aiguilles lourdes et noires. Au beffroi est attaché un homme dont l’unique fonction est d’en avoir soin ; mais cette fonction est la plus parfaite des sinécures, — car, de mémoire d’homme, l’horloge de Vondervotteimittiss n’avait jamais réclamé son secours. Jusqu’à ces derniers jours, la simple supposition d’une pareille chose était considérée comme une hérésie. Depuis l’époque la plus ancienne dont fassent mention les archives, les heures avaient été régulièrement sonnées par la grosse cloche. Et, en vérité, il en était de même pour toutes les autres horloges et montres du bourg. Jamais il n’y eut pareil endroit pour bien marquer l’heure, et en mesure. Quand le gros battant jugeait le moment venu de dire : « Midi ! » tous les obéissants serviteurs ouvraient simultanément leurs gosiers et répondaient comme un même écho. Bref, les bons bourgeois raffolaient de leur choucroute, mais ils étaient fiers de leurs horloges.

Tous les gens qui tiennent des sinécures sont tenus en plus ou moins grande vénération ; et, comme l’homme du beffroi Vondervotteimittiss a la plus parfaite des sinécures, il est le plus parfaitement respecté de tous les mortels. Il est le principal dignitaire du bourg, et les cochons eux-mêmes le considèrent avec un sentiment de révérence. La queue de son habit est beaucoup plus longue, — sa pipe, ses boucles de souliers, ses yeux et son estomac sont beaucoup plus gros que ceux d’aucun autre vieux monsieur du village ; et, quant à son menton, il n’est pas seulement double, il est triple.

J’ai peint l’état heureux de Vondervotteimittiss ; hélas ! quelle grande pitié qu’un si ravissant tableau fût condamné à subir un jour un cruel changement !

C’est depuis bien longtemps un dicton accrédité parmi les plus sages habitants, que rien de bon ne peut venir d’au delà des collines, et vraiment il faut croire que ces mots contenaient en eux quelque chose de prophétique. Il était midi moins cinq, — avant-hier, — quand apparut un objet d’un aspect bizarre au sommet de la crête, — du côté de l’est. Un tel événement devait attirer l’attention universelle, et chaque vieux petit monsieur assis dans son fauteuil à fond de cuir tourna l’un de ses yeux, avec l’ébahissement de l’effroi, sur le phénomène, gardant toujours l’autre œil fixé sur l’horloge du clocher.

Il était midi moins trois minutes, quand on s’aperçut que le singulier objet en question était un jeune homme tout petit, et qui avait l’air étranger. Il descendait la colline avec une très grande rapidité, de sorte que chacun put bientôt le voir tout à son aise. C’était bien le plus précieux petit personnage qui se fût jamais fait voir dans Vondervotteimittiss. Il avait la face d’un noir de tabac, un long nez crochu, des yeux comme des pois, une grande bouche et une magnifique rangée de dents qu’il semblait jaloux de montrer en ricanant d’une oreille à l’autre. Ajoutez à cela des favoris et des moustaches, il n’y avait, je crois, plus rien à voir de sa figure. Il avait la tête nue, et sa chevelure avait été soigneusement arrangée avec des papillotes. Sa toilette se composait d’un habit noir collant terminé en queue d’hirondelle, laissant pendiller par l’une de ses poches un long bout de mouchoir blanc, — de culottes de casimir noir, de bas noirs, et d’escarpins qui ressemblaient à des moitiés de souliers, avec d’énormes bouffettes de ruban de satin noir pour cordons. Sous l’un de ses bras, il portait un vaste claque, et sous l’autre, un violon presque cinq fois gros comme lui. Dans sa main gauche était une tabatière en or, où il puisait incessamment du tabac de l’air le plus glorieux du monde, pendant qu’il cabriolait en descendant la colline, et dessinait toutes sortes de pas fantastiques. Bonté divine ! — c’était là un spectacle pour les honnêtes bourgeois de Vondervotteimittiss !

Pour parler nettement, le gredin avait, en dépit de son ricanement, un audacieux et sinistre caractère dans la physionomie ; et, pendant qu’il galopait tout droit vers le village, l’aspect bizarrement tronqué de ses escarpins suffit pour éveiller maints soupçons ; et plus d’un bourgeois qui le contempla ce jour-là aurait donné quelque chose pour jeter un coup d’œil sous le mouchoir de batiste blanche qui pendait d’une façon si irritante de la poche de son habit à queue d’hirondelle. Mais ce qui occasionna principalement une juste indignation fut que ce misérable freluquet, tout en brodant tantôt un fandango, tantôt une pirouette, n’était nullement réglé dans sa danse, et ne possédait pas la plus vague notion de ce qu’on appelle aller en mesure[1].

Cependant, le bon peuple du bourg n’avait pas encore eu le temps d’ouvrir ses yeux tout grands, quand, juste une demi-minute avant midi, le gueux s’élança, comme je vous le dis, droit au milieu de ces braves gens, fit ici un chassé, là un balancé ; puis, après une pirouette et un pas de zéphyr, partit comme à pigeon-vole vers le beffroi de la maison de ville, où le gardien de l’horloge stupéfait fumait dans une attitude de dignité et d’effroi. Mais le petit garnement l’empoigna tout d’abord par le nez, le lui secoua et le lui tira, lui flanqua son gros claque sur la tête, le lui enfonça par-dessus les yeux et la bouche ; puis, levant son gros violon, le battit avec, si longtemps et si vigoureusement que, — vu que le gardien était si ballonné, et le violon si vaste et si creux, — vous auriez juré que tout un régiment de grosses caisses battait le rantanplan du diable dans le beffroi du clocher de Vondervotteimittiss.

On ne sait pas à quel acte désespéré de vengeance cette attaque révoltante aurait pu pousser les habitants, n’était ce fait très important qu’il manquait une demi-seconde pour qu’il fût midi. La cloche allait sonner, et c’était une affaire d’absolue et supérieure nécessité que chacun eût l’œil à sa montre. Il était évident toutefois que, juste en ce moment, le gaillard fourré dans le clocher en avait à la cloche, et se mêlait de ce qui ne le regardait pas. Mais, comme elle commençait à sonner, personne n’avait le temps de surveiller les manœuvres du traître, car chacun était tout oreilles pour compter les coups.

« Un ! dit la cloche.

— Hine ! répliqua chaque vieux petit monsieur de Vondervotteimittiss dans chaque fauteuil à fond de cuir. — Hine ! dit sa montre ; hine ! dit la montre de sa phâme, et — hine ! dirent les montres des garçons et les petits joujoux dorés pendus aux queues du chat et du cochon.

— Deux ! continua la grosse cloche. Et :

— Teusse ! répétèrent tous les échos mécaniques.

— Trois ! quatre ! cinq ! six ! sept ! huit ! neuf ! dix ! — dit la cloche.

— Droisse ! gâdre ! zingue ! zisse ! zedde ! vitte ! neff ! tisse ! répondirent les autres.

— Onze ! dit la grosse.

— Honsse ! approuva tout le petit personnel de l’horlogerie inférieure.

— Douze ! dit la cloche.

— Tousse ! répondirent-ils, tous parfaitement édifiés et laissant tomber leurs voix en cadence.

— Et il aître miti, tonc ! dirent tous les vieux petits messieurs, rempochant leurs montres. Mais la grosse cloche n’en avait pas encore fini avec eux.

— Treize ! dit-elle.

— Tarteifle, anhélèrent tous les vieux petits messieurs, devenant pâles et laissant tomber leurs pipes de leurs bouches et leurs jambes droites de dessus leurs genoux gauches.

— Tarteifle ! gémirent-ils. Draisse ! draisse !! — Mein Gott, il aître draisse heires !!! »

Dois-je essayer de décrire la terrible scène qui s’ensuivit ? Tout Vondervotteimittiss éclata d’un seul coup en un lamentable tumulte.

« Qu’arrife-d-il tonc à mon phandre ? — glapirent tous les petits garçons, — chai vaim tébouis hine heire !

— Qu’arrife-d-il tonc à mes joux ? crièrent toutes les phâmes ; — ils toiffent aître en pouillie tébouis hine heire !

— Qu’arrife-d-il tonc à mon bibe ? jurèrent tous les vieux petits messieurs, donnerre et églairs ! il toit aître édeint tébouis hine heire ! »

Et ils rebourrèrent leurs pipes en grande rage, et, s’enfonçant dans leurs fauteuils, ils soufflèrent si vite et si férocement, que toute la vallée fut immédiatement encombrée d’un impénétrable nuage.

Cependant, les choux tournaient tous au rouge pourpre, et il semblait que le vieux Diable lui-même avait pris possession de tout ce qui avait forme d’horloge. Les pendules sculptées sur les meubles se prenaient à danser comme si elles étaient ensorcelées, pendant que celles qui étaient sur les cheminées pouvaient à peine se contenir dans leur fureur, et s’acharnaient dans une si opiniâtre sonnerie de « Draisse ! — Draisse ! — Draisse ! » — et dans un tel trémoussement et remuement de leurs balanciers, que c’était réellement épouvantable à voir. — Mais, — pire que tout, — les chats et les cochons ne pouvaient plus endurer l’inconduite des petites montres à répétition attachées à leurs queues, et ils le faisaient bien voir en détalant tous vers la place, — égratignant et farfouillant, — criant et hurlant, — affreux sabbat de miaulements et de grognements ! — et s’élançant à la figure des gens, et se fourrant sous les cotillons, et créant le plus épouvantable charivari et la plus hideuse confusion qu’il soit possible à une personne raisonnable d’imaginer. Et le misérable petit vaurien installé dans le clocher faisait évidemment tout son possible pour rendre les choses encore plus navrantes. On a pu de temps à autre apercevoir le scélérat à travers la fumée. Il était toujours là, dans le beffroi, assis sur l’homme du beffroi, qui gisait à plat sur le dos. Dans ses dents, l’infâme tenait la corde de la cloche, qu’il secouait incessamment, de droite et de gauche avec sa tête, faisant un tel vacarme que mes oreilles en tintent encore, rien que d’y penser. Sur ses genoux reposait l’énorme violon qu’il raclait, sans accord ni mesure, avec les deux mains, faisant affreusement semblant — l’infâme paillasse ! — de jouer l’air de Judy O’Flannagan et Paddy O’Raferty !

Les affaires étant dans ce misérable état, de dégoût je quittai la place, et maintenant je fais un appel à tous les amants de l’heure exacte et de la fine choucroute. Marchons en masse sur le bourg, et restaurons l’ancien ordre de choses à Vondervotteimittiss en précipitant ce petit drôle du clocher.

___ FIN ___
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QUATRE BÊTES EN UNE


L’HOMME-CAMÉLÉOPARD


Chacun a ses vertus.
Crébillon. — Xerxès.



Antiochus Épiphanes est généralement considéré comme le Gog du prophète Ézéchiel. Cet honneur toutefois revient plus naturellement à Cambyse, le fils de Cyrus. Et, d’ailleurs, le caractère du monarque syrien n’a vraiment aucun besoin d’enjolivures supplémentaires. Son avènement au trône, ou plutôt son usurpation de la souveraineté, cent soixante et onze ans avant la venue du Christ ; sa tentative pour piller le temple de Diane à Éphèse ; son implacable inimitié contre les Juifs ; la violation du saint des saints, et sa mort misérable à Taba, après un règne tumultueux de onze ans, sont des circonstances d’une nature saillante, et qui ont dû généralement attirer l’attention des historiens de son temps, plus que les impies, lâches, cruels, absurdes et fantasques exploits qu’il faut ajouter pour faire le total de sa vie privée et de sa réputation.

· · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · · ·
Supposons, gracieux lecteur, que nous sommes en l’an du monde trois mil huit cent trente, et, pour quelques minutes, transportés dans le plus fantastique des habitacles humains, dans la remarquable cité d’Antioche. Il est certain qu’il y avait en Syrie et dans d’autres contrées seize villes de ce nom, sans compter celle dont nous avons spécialement à nous occuper. Mais la nôtre est celle qu’on appelait Antiochia Épidaphné, à cause qu’elle était tout proche du petit village de Daphné, où s’élevait un temple consacré à cette divinité. Elle fut bâtie (bien que la chose soit controversée) par Séleucus Nicator, le premier roi du pays après Alexandre le Grand, en mémoire de son père Antiochus, et devint immédiatement la capitale de la monarchie syrienne. Dans les temps prospères de l’empire romain, elle était la résidence ordinaire du préfet des provinces orientales ; et plusieurs empereurs de la cité reine (parmi lesquels peuvent être mentionnés spécialement Vérus et Valens), y passèrent la plus grande partie de leur vie. Mais je m’aperçois que nous sommes arrivés à la ville. Montons sur cette plate-forme, et jetons nos yeux sur la ville et le pays circonvoisin.

« Quelle est cette large et rapide rivière qui se fraye un passage accidenté d’innombrables cascades à travers le chaos des montagnes, et enfin à travers le chaos des constructions ?

— C’est l’Oronte, et c’est la seule eau qu’on aperçoive, à l’exception de la Méditerranée, qui s’étend comme un vaste miroir jusqu’à douze milles environ vers le sud. Tout le monde a vu la Méditerranée ; mais, permettez-moi de vous le dire, très peu de gens ont joui du coup d’œil d’Antioche ; — très peu de ceux-là, veux-je dire, qui, comme vous et moi, ont eu en même temps le bénéfice d’une éducation moderne. Ainsi laissez là la mer, et portez toute votre attention sur cette masse de maisons qui s’étend à nos pieds. Vous vous rappellerez que nous sommes en l’an du monde trois mil huit cent trente. Si c’était plus tard, — si c’était, par exemple, en l’an de Notre-Seigneur mil huit cent quarante-cinq, nous serions privés de cet extraordinaire spectacle. Au xixe siècle, Antioche est — c’est-à-dire Antioche sera dans un lamentable état de délabrement. D’ici là, Antioche aura été complètement détruite à trois époques différentes par trois tremblements de terre successifs. À vrai dire, le peu qui restera de sa première condition se trouvera dans un tel état de désolation et de ruine, que le patriarche aura transporté alors sa résidence à Damas. C’est bien. Je vois que vous suivez mon conseil, et que vous mettez votre temps à profit pour inspecter les lieux, pour

… rassasier vos yeux
Des souvenirs et des objets fameux
Qui font la grande gloire de cette cité.

« Je vous demande pardon ; j’avais oublié que Shakespeare ne fleurira pas avant dix-sept cent cinquante ans. Mais l’aspect d’Épidaphné ne justifie-t-il pas cette épithète de fantastique que je lui ai donnée ?

— Elle est bien fortifiée ; à cet égard, elle doit autant à la nature qu’à l’art.

— Très juste.

— Il y a une quantité prodigieuse d’imposants palais.

— En effet.

— Et les temples nombreux, somptueux, magnifiques, peuvent soutenir la comparaison avec les plus célèbres de l’antiquité.

— Je dois reconnaître tout cela. Cependant, il y a une infinité de huttes de bousillage et d’abominables baraques. Il nous faut bien constater une merveilleuse abondance d’ordures dans tous les ruisseaux ; et, n’était la toute-puissante fumée de l’encens idolâtre, à coup sûr nous trouverions une intolérable puanteur. Vîtes-vous jamais des rues si insupportablement étroites, ou des maisons si miraculeusement hautes ? Quelle noirceur leurs ombres jettent sur le sol ! Il est heureux que les lampes suspendues dans ces interminables colonnades restent allumées toute la journée ; autrement, nous aurions ici les ténèbres de l’Égypte au temps de sa désolation.

— C’est certainement un étrange lieu ! Que signifie ce singulier bâtiment, là-bas ? Regardez ! il domine tous les autres et s’étend au loin à l’est de celui que je crois être le palais du roi !

— C’est le nouveau temple du Soleil, qui est adoré en Syrie sous le nom d’Elah Gabalah. Plus tard, un très fameux empereur romain instituera ce culte dans Rome et en tirera son surnom, Heliogabalus. J’ose vous affirmer que la vue de la divinité de ce temple vous plairait fort. Vous n’avez pas besoin de regarder au ciel ; Sa majesté le Soleil n’est pas là, — du moins le Soleil adoré par les Syriens. Cette déité se trouve dans l’intérieur du bâtiment situé là-bas. Elle est adorée sous la forme d’un large pilier de pierre, dont le sommet se termine en un cône ou pyramide par quoi est signifié le pyr, le feu.

— Écoutez ! — regardez ! — Quels peuvent être ces ridicules êtres, à moitié nus, à faces peintes, qui s’adressent à la canaille avec force gestes et vociférations ?

— Quelques-uns, en petit nombre, sont des saltimbanques ; d’autres appartiennent plus particulièrement à la race des philosophes. La plupart, toutefois, — spécialement ceux qui travaillent la populace à coups de bâton, — sont les principaux courtisans du palais, qui exécutent, comme c’est leur devoir, quelque excellente drôlerie de l’invention du roi.

— Mais voilà du nouveau ! Ciel ! la ville fourmille de bêtes féroces ! Quel terrible spectacle ! — quelle dangereuse singularité !

— Terrible, si vous voulez, mais pas le moins du monde dangereuse. Chaque animal, si vous voulez vous donner la peine d’observer, marche tranquillement derrière son maître. Quelques-uns, sans doute, sont menés avec une corde autour du cou, mais ce sont principalement les espèces plus petites ou plus timides. Le lion, le tigre et le léopard sont entièrement libres. Ils ont été formés à leur présente profession sans aucune difficulté, et suivent leurs propriétaires respectifs en manière de valets de chambre. Il est vrai qu’il y a des cas où la Nature revendique son empire usurpé ; — mais un héraut d’armes dévoré, un taureau sacré étranglé, sont des circonstances beaucoup trop vulgaires pour faire sensation dans Épidaphné.

— Mais quel extraordinaire tumulte entends-je ? À coup sûr, voilà un grand bruit, même pour Antioche ! Cela dénote quelque incident d’un intérêt inusité.

— Oui, indubitablement. Le roi a ordonné quelque nouveau spectacle, — quelque exhibition de gladiateurs à l’Hippodrome, — ou peut-être le massacre des prisonniers scythes, — ou l’incendie de son nouveau palais, — ou bien, ma foi, un beau feu de joie de quelques juifs. Le vacarme augmente. Des éclats d’hilarité montent vers le ciel. L’air est déchiré par les instruments à vent et par la clameur d’un million de gosiers. Descendons, pour l’amour de la joie, et voyons ce qui se passe. Par ici, — prenez garde ! Nous sommes ici dans la rue principale, qu’on appelle la rue de Timarchus. Cette mer de populace arrive de ce côté, et il nous sera difficile de remonter le courant. Elle se répand à travers l’avenue d’Héraclides, qui part directement du palais ; — ainsi, le Roi fait très probablement partie de la bande. Oui, — j’entends les cris du héraut qui proclame sa venue dans la pompeuse phraséologie de l’Orient. Nous aurons le coup d’œil de sa personne quand il passera devant le temple d’Ashimah. Mettons-nous à l’abri dans le vestibule du sanctuaire ; il sera ici tout à l’heure. Pendant ce temps-là, considérons cette figure. Qu’est-ce ? Oh ! c’est le dieu Ashimah en personne. Vous voyez bien que ce n’est ni un agneau, ni un bouc, ni un satyre ; il n’a guère plus de ressemblance avec le Pan des Arcadiens. Et cependant, tous ces caractères ont été, — pardon ! — seront attribués par les érudits des siècles futurs à l’Ashimah des Syriens. Mettez vos lunettes, et dites-moi ce que c’est. Qu’est-ce ?

— Dieu me pardonne ! c’est un singe !

— Oui, vraiment ! — un babouin, — mais pas le moins du monde une déité. Son nom est une dérivation du grec simia ; — quels terribles sots que les antiquaires ! Mais voyez là-bas courir ce petit polisson en guenilles. Où va-t-il ? que braille-t-il ? que dit-il ? Oh ! il dit que le roi arrive en triomphe ; qu’il est dans son costume des grands jours ; qu’il vient, à l’instant même, de mettre à mort, de sa propre main, mille prisonniers israélites enchaînés ! Pour cet exploit, le petit misérable le porte aux nues ! Attention ! voici venir une troupe de gens tous semblablement attifés. Ils ont fait un hymne latin sur la vaillance du roi, et le chantent en marchant :

Mille, mille, mille,
Mille, mille, mille
Decollavimus, unus homo !
Mille, mille, mille, mille decollavimus
Mille, mille, mille !
Vivat qui mille, mille occidit !
Tantum vini habet nemo
Quantum sanguinis effudit.

(voir note de l'auteur)


« Ce qui peut être ainsi paraphrasé :

Mille, mille, mille,
Mille, mille, mille,
Avec un seul guerrier, nous en avons égorgé mille !
Mille, mille, mille, mille,
Chantons mille à jamais !
Hourra ! — Chantons
Longue vie à notre roi,
Qui a abattu mille hommes si joliment !
Hourra ! Crions à tue-tête
Qu’il nous a donné une plus copieuse

Vendange de sang
Que tout le vin que peut fournir la Syrie !


— Entendez-vous cette fanfare de trompettes ?

— Oui, — le roi arrive ! Voyez ! le peuple est pantelant d’admiration et lève les yeux au ciel dans son respectueux attendrissement ! Il arrive ! — il arrive ! — le voilà !

— Qui ? — où ? — le roi ? — Je ne le vois pas ; — je vous jure que je ne l’aperçois pas.

— Il faut que vous soyez aveugle.

— C’est bien possible. Toujours est-il que je ne vois qu’une foule tumultueuse d’idiots et de fous qui s’empressent de se prosterner devant un gigantesque caméléopard, et qui s’évertuent à déposer un baiser sur le sabot de l’animal. Voyez ! la bête vient justement de cogner rudement quelqu’un de la populace, — ah ! encore un autre, — et un autre, — et un autre. En vérité, je ne puis m’empêcher d’admirer l’animal pour l’excellent usage qu’il fait de ses pieds.

— Populace, en vérité ! — mais ce sont les nobles et libres citoyens d’Épidaphné ! La bête, avez-vous dit ? prenez bien garde ! si quelqu’un vous entendait ! Ne voyez-vous pas que l’animal a une face d’homme ? Mais, mon cher monsieur, ce caméléopard n’est autre qu’Antiochus Épiphanes, — Antiochus l’Illustre, roi de Syrie, et le plus puissant de tous les autocrates de l’Orient ! Il est vrai qu’on le décore quelquefois du nom d’Antiochus Épimanes, — Antiochus le Fou, — mais c’est à cause que tout le monde n’est pas capable d’apprécier ses mérites. Il est bien certain que, pour le moment, il est enfermé dans la peau d’une bête, et qu’il fait de son mieux pour jouer le rôle d’un caméléopard ; mais c’est à dessein de mieux soutenir sa dignité comme roi. D’ailleurs, le monarque est d’une stature gigantesque, et l’habit, conséquemment, ne lui va pas mal et n’est pas trop grand. Nous pouvons toutefois supposer que, n’était une circonstance solennelle, il ne s’en serait pas revêtu. Ainsi, voici un cas, — convenez-en, — le massacre d’un millier de juifs ! Avec quelle prodigieuse dignité le monarque se promène sur ses quatre pattes ! Sa queue, comme vous voyez, est tenue en l’air par ses deux principales concubines, Elliné et Argélaïs ; et tout son extérieur serait excessivement prévenant, n’était la protubérance de ses yeux, qui lui sortiront certainement de la tête, et la couleur étrange de sa face, qui est devenue quelque chose d’innommable par suite de la quantité de vin qu’il a engloutie. Suivons-le à l’Hippodrome, où il se dirige, et écoutons le chant de triomphe qu’il commence à entonner lui-même.

Qui est roi, si ce n’est Épiphanes ?
Dites, — le savez-vous ?
Qui est roi, si ce n’est Épiphanes ?
Bravo ! — bravo !
Il n’y a pas d’autre roi qu’Épiphanes,
Non, — pas d’autre !
Ainsi jetez à bas les temples
Et éteignez le soleil !

« Bien et bravement chanté ! La populace le salue Prince des poètes, et Gloire de l’Orient, puis Délices de l’univers, enfin le plus étonnant des Caméléopards. Ils lui font bisser son chef-d’œuvre, et — entendez-vous ? — il le recommence. Quand il arrivera à l’Hippodrome, il recevra la couronne poétique, comme avant-goût de sa victoire aux prochains jeux Olympiques.

— Mais, bon Jupiter ! que se passe-t-il dans la foule derrière nous ?

— Derrière nous, avez-vous dit ? — Oh ! oh ! — je comprends. Mon ami, il est heureux que vous ayez parlé à temps. Mettons-nous en lieu sûr, et le plus vite possible. Ici ! — réfugions-nous sous l’arche de cet aqueduc, et je vous expliquerai l’origine de cette agitation. Cela a mal tourné, comme je l’avais pressenti. Le singulier aspect de ce caméléopard avec sa tête d’homme a, il faut croire, choqué les idées de logique et d’harmonie acceptées par les animaux sauvages domestiqués dans la ville. Il en est résulté une émeute ; et, comme il arrive toujours en pareil cas, tous les efforts humains pour réprimer le mouvement seront impuissants. Quelques Syriens ont déjà été dévorés ; mais les patriotes à quatre pattes semblent être d’un accord unanime pour manger le caméléopard. Le Prince des poètes s’est donc dressé sur ses pattes de derrière, car il s’agit de sa vie. Ses courtisans l’ont laissé en plan, et ses concubines ont suivi un si excellent exemple, — Délices de l’univers, tu es dans une triste passe ! Gloire de l’Orient, tu es en danger d’être croqué ! Ainsi, ne regarde pas si piteusement ta queue ; elle traînera indubitablement dans la crotte ; à cela, il n’y a pas de remède. Ne regarde donc pas derrière toi, et ne t’occupe pas de son inévitable déshonneur ; mais prends courage, joue vigoureusement des jambes, et file vers l’Hippodrome ! Souviens-toi que tu es Antiochus Épiphanes, Antiochus l’Illustre ! et aussi le Prince des poètes, la Gloire de l’Orient, les Délices de l’univers et le plus étonnant des Caméléopards ! Juste ciel ! quelle puissance de vélocité tu déploies ! La caution des jambes, la meilleure, tu la possèdes, celle-là ! Cours, prince ! — Bravo ! Épiphanes ! — Tu vas bien, caméléopard ! — Glorieux Antiochus ! Il court ! — il bondit ! — il vole ! Comme un trait détaché par une catapulte, il se rapproche de l’Hippodrome ! Il bondit ! — il crie ! — il y est ! — C’est heureux ; car, ô Gloire de l’Orient, si tu avais mis une demi-seconde de plus à atteindre les portes de l’amphithéâtre, il n’y aurait pas eu dans Épidaphné un seul petit ours qui n’eût grignoté sur ta carcasse. — Allons-nous-en, — partons, — car nos oreilles modernes sont trop délicates pour supporter l’immense vacarme qui va commencer en l’honneur de la délivrance du roi ! — Écoutez ! il a déjà commencé. — Voyez ! — toute la ville est sens dessus dessous.

— Voilà certainement la plus pompeuse cité de l’Orient ! Quel fourmillement de peuple ! quel pêle-mêle de tous les rangs et de tous les âges ! quelle multiplicité de sectes et de nations ! quelle variété de costumes ! quelle Babel de langues ! quels cris de bêtes ! quel tintamarre d’instruments ! quel tas de philosophes !

— Venez, sauvons-nous !

— Encore un moment ; je vois un vaste remue-ménage dans l’Hippodrome ; dites-moi, je vous en supplie, ce que cela signifie !

— Cela ? — oh ! rien. Les nobles et libres citoyens d’Épidaphné étant, comme ils le déclarent, parfaitement satisfaits de la loyauté, de la bravoure, de la sagesse et de la divinité de leur Roi, et, de plus, ayant été témoins de sa récente agilité surhumaine, pensent qu’ils ne font que leur devoir en déposant sur son front (en surcroît du laurier poétique) une nouvelle couronne, prix de la course à pied, — couronne qu’il faudra bien qu’il obtienne aux fêtes de la prochaine olympiade, et que naturellement ils lui décernent aujourd’hui par avance. »


Notes

Gog : Personnification qui, dans l'Écriture, désigne un peuple ennemi d'Israël. (Littré)

Bousillage : Mélange de chaume et de terre détrempée dont on se sert pour construire surtout des murs de clôture ou même des chaumières et des granges dans les lieux où la pierre est rare.

Caméléopard : Girafe

Note de l'auteur

Flavius Vopiscus dit que l’hymne intercalé ici fut chanté par la populace, lors de la guerre des Sarmates, en l’honneur d’Aurélien, qui avait tué de sa propre main neuf cent cinquante hommes à l’ennemi.
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Petite Discussion avec une momie


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Le symposium de la soirée précédente avait un peu fatigué mes nerfs. J’avais une déplorable migraine et je tombais de sommeil. Au lieu de passer la soirée dehors, comme j’en avais le dessein, il me vint donc à l’esprit que je n’avais rien de plus sage à faire que de souper d’une bouchée, et de me mettre immédiatement au lit.

Un léger souper, naturellement. J’adore les rôties au fromage. En manger plus d’une livre à la fois, cela peut n’être pas toujours raisonnable. Toutefois, il ne peut pas y avoir d’objection matérielle au chiffre deux. Et, en réalité, entre deux et trois, il n’y a que la différence d’une simple unité. Je m’aventurai peut-être jusqu’à quatre. Ma femme tient pour cinq ; — mais évidemment elle a confondu deux choses bien distinctes. Le nombre abstrait cinq, je suis disposé à l’admettre ; mais, au point de vue concret, il se rapporte aux bouteilles de brown-stout, sans l’assaisonnement duquel la rôtie au fromage est une chose à éviter.

Ayant ainsi achevé un frugal repas, et mis mon bonnet de nuit avec la sereine espérance d’en jouir jusqu’au lendemain midi au moins, je plaçai ma tête sur l’oreiller, et, grâce à une excellente conscience, je tombai immédiatement dans un profond sommeil.

Mais quand les espérances de l’homme furent-elles remplies ? Je n’avais peut-être pas achevé mon troisième ronflement, quand une furieuse sonnerie retentit à la porte de la rue, et puis d’impatients coups de marteau me réveillèrent en sursaut. Une minute après, et comme je me frottais encore les yeux, ma femme me fourra sous le nez un billet de mon vieil ami le docteur Ponnonner. Il me disait :

« Venez me trouver et laissez tout, mon cher ami, aussitôt que vous aurez reçu ceci. Venez partager notre joie. À la fin, grâce à une opiniâtre diplomatie, j’ai arraché l’assentiment des directeurs du City Museum pour l’examen de ma momie, — vous savez de laquelle je veux parler. J’ai la permission de la démailloter, et même de l’ouvrir, si je le juge à propos. Quelques amis seulement seront présents ; — vous en êtes, cela va sans dire. La momie est présentement chez moi, et nous commencerons à la dérouler à onze heures de la nuit.

« Tout à vous,

« Ponnonner. »


Avant d’arriver à la signature, je m’aperçus que j’étais aussi éveillé qu’un homme peut désirer de l’être. Je sautai de mon lit dans un état de délire, bousculant tout ce qui me tombait sous la main ; je m’habillai avec une prestesse vraiment miraculeuse, et je me dirigeai de toute ma vitesse vers la maison du docteur.

Là, je trouvai réunie une société très animée. On m’avait attendu avec beaucoup d’impatience ; la momie était étendue sur la table à manger, et, au moment où j’entrai, l’examen était commencé.

Cette momie était une des deux qui furent rapportées, il y a quelques années, par le capitaine Arthur Sabretasch, un cousin de Ponnonner. Il les avait prises dans une tombe près d’Eleithias, dans les montagnes de la Libye, à une distance considérable au-dessus de Thèbes sur le Nil. Sur ce point, les caveaux, quoique moins magnifiques que les sépulcres de Thèbes, sont d’un plus haut intérêt, en ce qu’ils offrent de plus nombreuses illustrations de la vie privée des Égyptiens. La salle d’où avait été tiré notre échantillon passait pour très riche en documents de cette nature ; — les murs étaient complètement recouverts de peintures à fresque et de bas-reliefs ; des statues, des vases et une mosaïque d’un dessin très riche témoignaient de la puissante fortune des défunts.

Cette rareté avait été déposée au Museum exactement dans le même état où le capitaine Sabretasch l’avait trouvée, c’est-à-dire qu’on avait laissé la bière intacte. Pendant huit ans, elle était restée ainsi exposée à la curiosité publique, quant à l’extérieur seulement. Nous avions donc la momie complète à notre disposition, et ceux qui savent combien il est rare de voir des antiquités arriver dans nos contrées sans être saccagées jugeront que nous avions de fortes raisons de nous féliciter de notre bonne fortune.

En approchant de la table, je vis une grande boîte, ou caisse, longue d’environ sept pieds, large de trois pieds peut-être, et d’une profondeur de deux pieds et demi. Elle était oblongue, — mais pas en forme de bière. Nous supposâmes d’abord que la matière était du bois de sycomore ; mais en l’entamant nous reconnûmes que c’était du carton, ou, plus proprement, une pâte cure faite de papyrus. Elle était grossièrement décorée de peintures représentant des scènes funèbres et divers sujets lugubres, parmi lesquels serpentait un semis de caractères hiéroglyphiques, disposés en tous sens, qui signifiaient évidemment le nom du défunt. Par bonheur, M. Gliddon était de la partie, et il nous traduisit sans peine les signes, qui étaient simplement phonétiques et composaient le mot Allamistakeo.

Nous eûmes quelque peine à ouvrir cette boîte sans l’endommager ; mais, quand enfin nous y eûmes réussi, nous en trouvâmes une seconde, celle-ci en forme de bière, et d’une dimension beaucoup moins considérable que la caisse extérieure, mais lui ressemblant exactement sous tout autre rapport. L’intervalle entre les deux était comblé de résine, qui avait jusqu’à un certain point détérioré les couleurs de la boîte intérieure.

Après avoir ouvert celle-ci, — ce que nous fîmes très aisément, — nous arrivâmes à une troisième, également en forme de bière, et ne différant en rien de la seconde, si ce n’est par la matière, qui était du cèdre et exhalait l’odeur fortement aromatique qui caractérise ce bois. Entre la seconde et la troisième caisse, il n’y avait pas d’intervalle, — celle-ci s’adaptant exactement à celle-là.

En défaisant la troisième caisse, nous découvrîmes enfin le corps, et nous l’enlevâmes. Nous nous attendions à le trouver enveloppé comme d’habitude de nombreux rubans, ou bandelettes de lin ; mais, au lieu de cela, nous trouvâmes une espèce de gaine, faite de papyrus, et revêtue d’une couche de plâtre grossièrement peinte et dorée. Les peintures représentaient des sujets ayant trait aux divers devoirs supposés de l’âme et à sa présentation à différentes divinités, puis de nombreuses figures humaines identiques, — sans doute des portraits des personnes embaumées. De la tête aux pieds s’étendait une inscription columnaire, ou verticale, en hiéroglyphes phonétiques, donnant de nouveau le nom et les titres du défunt et les noms et les titres de ses parents.

Autour du cou, que nous débarrassâmes du fourreau, était un collier de grains de verre cylindriques, de couleurs différentes, et disposés de manière à figurer des images de divinités, l’image du Scarabée, et d’autres, avec le globe ailé. La taille, dans sa partie la plus mince, était cerclée d’un collier ou ceinture semblable.

Ayant enlevé le papyrus, nous trouvâmes les chairs parfaitement conservées, et sans aucune odeur sensible. La couleur était rougeâtre ; la peau, ferme, lisse et brillante. Les dents et les cheveux paraissaient en bon état. Les yeux, à ce qu’il semblait, avaient été enlevés, et on leur avait substitué des yeux de verre, fort beaux et simulant merveilleusement la vie, sauf leur fixité un peu trop prononcée. Les doigts et les ongles étaient brillamment dorés.

De la couleur rougeâtre de l’épiderme, M. Gliddon inféra que l’embaumement avait été pratiqué uniquement par l’asphalte ; mais, ayant gratté la surface avec un instrument d’acier et jeté dans le feu les grains de poudre ainsi obtenus, nous sentîmes se dégager un parfum de camphre et d’autres gommes aromatiques.

Nous visitâmes soigneusement le corps pour trouver les incisions habituelles par où on extrait les entrailles ; mais, à notre grande surprise, nous n’en pûmes découvrir la trace. Aucune personne de la société ne savait alors qu’il n’est pas rare de trouver des momies entières et non incisées. Ordinairement, la cervelle se vidait par le nez ; les intestins, par une incision dans le flanc ; le corps était alors rasé, lavé et salé ; on le laissait ainsi reposer quelques semaines, puis commençait, à proprement parler, l’opération de l’embaumement.

Comme on ne pouvait trouver aucune trace d’ouverture, le docteur Ponnonner préparait ses instruments de dissection, quand je fis remarquer qu’il était déjà deux heures passées. Là-dessus, on s’accorda à renvoyer l’examen interne à la nuit suivante ; et nous étions au moment de nous séparer, quand quelqu’un lança l’idée d’une ou deux expériences avec la pile de Volta.

L’application de l’électricité à une momie vieille au moins de trois ou quatre mille ans était une idée, sinon très sensée, du moins suffisamment originale, et nous la saisîmes au vol. Pour ce beau projet, dans lequel il entrait un dixième de sérieux et neuf bons dixièmes de plaisanterie, nous disposâmes une batterie dans le cabinet du docteur, et nous y transportâmes l’Égyptien.

Ce ne fut pas sans beaucoup de peine que nous réussîmes à mettre à nu une partie du muscle temporal, qui semblait être d’une rigidité moins marmoréenne que le reste du corps, mais qui naturellement, comme nous nous y attendions bien, ne donna aucun indice de susceptibilité galvanique quand on le mit en contact avec le fil. Ce premier essai nous parut décisif ; et, tout en riant de bon cœur de notre propre absurdité, nous nous souhaitions réciproquement une bonne nuit, quand mes yeux, tombant par hasard sur ceux de la momie, y restèrent immédiatement cloués d’étonnement. De fait, le premier coup d’œil m’avait suffi pour m’assurer que les globes, que nous avions tous supposé être de verre, et qui primitivement se distinguaient par une certaine fixité singulière, étaient maintenant si bien recouverts par les paupières, qu’une petite portion de la tunica albuginea restait seule visible.

Je poussai un cri, et j’attirai l’attention sur ce fait, qui devint immédiatement évident pour tout le monde.

Je ne dirai pas que j’étais alarmé par le phénomène, parce que le mot alarmé, dans mon cas, ne serait pas précisément le mot propre. Il aurait pu se faire toutefois que, sans ma provision de brown-stout, je me sentisse légèrement ému. Quant aux autres personnes de la société, elles ne firent vraiment aucun effort pour cacher leur naïve terreur. Le docteur Ponnonner était un homme à faire pitié. M. Gliddon, par je ne sais quel procédé particulier, s’était rendu invisible. Je présume que M. Silk Buckingham n’aura pas l’audace de nier qu’il ne se soit fourré à quatre pattes sous la table.

(...)


Notes

Symposium : (Antiquité) Seconde partie d'un repas, correspondant aujourd'hui au dessert, pendant laquelle un groupe restreint de convives buvaient et discouraient sur un sujet.
Rôtie : (Ancien, Cuisine) Tranche de pain qu’on fait rôtir sur le gril, devant le feu ou dans un grille-pain.
Cure : ? (erreur typographique ?)
Columnaire : Relatif à la colonne en forme de colonne.
Marmoréen : Qui a la nature, l'apparence du marbre.
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Liza »

Tout en connaissant ce verbe, son emploi m'a surprise : inféra.

Verbe inférer : Tirer ses conclusions à partir d'une proposition admise comme vraie.
Nous ne le lisons plus beaucoup.
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Montparnasse »

Oui, d'ailleurs j'ai ajouté les notes à l'instant n'ayant pu le faire immédiatement. J'attends toujours mon technicien chauffagiste...
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Liza »

Je saisis mal le sens.
Peut-être une pâte faite avec beaucoup de papyrus (la plante)
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Montparnasse »

J'aurais dit « cuite », naïvement. Il faudrait trouver une autre source. J'ai le bouquin mais à Fontenay.
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Montparnasse »

C'était bien « cure ». Le texte est disponible ici : source.
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Liza »

Donc au sens abondance, je suppose.
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Re: Edgar Allan Poe (1809-1849)

Message par Montparnasse »

N°2

Après le premier choc de l’étonnement, nous résolûmes, cela va sans dire, de tenter tout de suite une nouvelle expérience. Nos opérations furent alors dirigées contre le gros orteil du pied droit. Nous fîmes une incision au-dessus de la région de l’os sesamoideum pollicis pedis, et nous arrivâmes ainsi à la naissance du muscle abductor. Rajustant la batterie, nous appliquâmes de nouveau le fluide aux nerfs mis a nu, — quand, avec un mouvement plus vif que la vie elle-même, la momie retira son genou droit comme pour le rapprocher le plus possible de l’abdomen, puis, redressant le membre avec une force inconcevable, allongea au docteur Ponnonner une ruade qui eut pour effet de décocher ce gentleman comme le projectile d’une catapulte, et de l’envoyer dans la rue à travers une fenêtre.

Nous nous précipitâmes en masse pour rapporter les débris mutilés de l’infortuné ; mais nous eûmes le bonheur de le rencontrer sur l’escalier, remontant avec une inconcevable diligence, bouillant de la plus grande ardeur philosophique, et plus que jamais frappé de la nécessité de poursuivre nos expériences avec rigueur et avec zèle.

Ce fut donc d’après son conseil que nous fîmes sur-le-champ une incision profonde dans le bout du nez du sujet ; et le docteur, y jetant des mains impétueuses, le fourra violemment en contact avec le fil métallique.

Moralement et physiquement, — métaphoriquement et littéralement, — l’effet fut électrique. D’abord le cadavre ouvrit les yeux et les cligna très rapidement pendant quelques minutes, comme M. Barnes dans la pantomime ; puis il éternua ; en troisième lieu, il se dressa sur son séant ; en quatrième lieu, il mit son poing sous le nez du docteur Ponnonner ; enfin, se tournant vers MM. Gliddon et Buckingham, il leur adressa, dans l’égyptien le plus pur, le discours suivant :

« Je dois vous dire, gentlemen, que je suis aussi surpris que mortifié de votre conduite. Du docteur Ponnonner, je n’avais rien de mieux à attendre : c’est un pauvre petit gros sot qui ne sait rien de rien. J’ai pitié de lui, et je lui pardonne. Mais vous, monsieur Gliddon, — et vous, Silk, qui avez voyagé et résidé en Égypte, à ce point qu’on pourrait croire que vous êtes né sur nos terres, — vous, dis-je, qui avez tant vécu parmi nous, que vous parlez l’égyptien aussi bien, je crois, que vous écrivez votre langue maternelle, — vous que je m’étais accoutumé à regarder comme le plus ferme ami des momies, — j’attendais de vous une conduite plus courtoise. Que dois-je penser de votre impassible neutralité quand je suis traité aussi brutalement ? Que dois-je supposer, quand vous permettez à Pierre et à Paul de me dépouiller de mes bières et de mes vêtements sous cet affreux climat de glace ? À quel point de vue, pour en finir, dois-je considérer votre fait d’aider et d’encourager ce misérable petit drôle, ce docteur Ponnonner, à me tirer par le nez ? »

On croira généralement, sans aucun doute, qu’en entendant un pareil discours, dans de telles circonstances, nous avons tous filé vers la porte, ou que nous sommes tombés dans de violentes attaques de nerfs, ou dans un évanouissement unanime. L’une de ces trois choses, dis-je, était probable. En vérité, chacune de ces trois lignes de conduite et toutes les trois étaient des plus légitimes. Et, sur ma parole, je ne puis comprendre comment il se fit que nous n’en suivîmes aucune. Mais, peut-être, la vraie raison doit-elle être cherchée dans l’esprit de ce siècle, qui procède entièrement par la loi des contraires, considérée aujourd’hui comme solution de toutes les antinomies et fusion de toutes les contradictions. Ou peut-être, après tout, était-ce seulement l’air excessivement naturel et familier de la momie qui enlevait à ses paroles toute puissance terrifique. Quoi qu’il en soit, les faits sont positifs, et pas un membre de la société ne trahit d’effroi bien caractérisé et ne parut croire qu’il se fût passé quelque chose de particulièrement irrégulier.

Pour ma part, j’étais convaincu que tout cela était fort naturel et je me rangeai simplement de côté, hors de la portée du poing de l’Égyptien. Le docteur Ponnonner fourra ses mains dans les poches de sa culotte, regarda la momie d’un air bourru, et devint excessivement rouge. M. Gliddon caressait ses favoris et redressait le col de sa chemise. M. Buckingham baissa la tête et mit son pouce droit dans le coin gauche de sa bouche.

L’Égyptien le regarda avec une physionomie sévère pendant quelques minutes, et à la longue lui dit avec un ricanement :

« Pourquoi ne parlez-vous pas, monsieur Buckingham ? Avez-vous entendu, oui ou non, ce que je vous ai demandé ? Voulez-vous bien ôter votre pouce de votre bouche ! »

Là-dessus, M. Buckingham fit un léger soubresaut, ôta son pouce droit du coin gauche de sa bouche, et, en manière de compensation, inséra son pouce gauche dans le coin droit de l’ouverture susdite.

Ne pouvant pas tirer une réponse de M. Buckingham, la momie se tourna avec humeur vers M. Gliddon, et lui demanda d’un ton péremptoire d’expliquer en gros ce que nous voulions tous.

M. Gliddon répliqua tout au long, en phonétique ; et, n’était l’absence de caractères hiéroglyphiques dans les imprimeries américaines, c’eût été pour moi un grand plaisir de transcrire intégralement et en langue originale son excellent speech.

Je saisirai cette occasion pour faire remarquer que toute la conversation subséquente à laquelle prit part la momie eut lieu en égyptien primitif, — MM. Gliddon et Buckingham servant d’interprètes pour moi et les autres personnes de la société qui n’avaient pas voyagé. Ces messieurs parlaient la langue maternelle de la momie avec une grâce et une abondance inimitables ; mais je ne pouvais pas m’empêcher de remarquer que les deux voyageurs, — sans doute à cause de l’introduction d’images entièrement modernes et, naturellement, tout à fait nouvelles pour l’étranger, — étaient quelquefois réduits à employer des formes sensibles pour traduire à cet esprit d’un autre âge un sens particulier. Il y eut un moment, par exemple, où M. Gliddon, ne pouvant pas faire comprendre à l’Égyptien le mot la politique, s’avisa heureusement de dessiner sur le mur, avec un morceau de charbon, un petit monsieur au nez bourgeonné, aux coudes troués, grimpé sur un piédestal, la jambe gauche tendue en arrière, le bras droit projeté en avant, le poing fermé, les yeux convulsés vers le ciel, et la bouche ouverte sous un angle de 90 degrés.

De même, M. Buckingham n’aurait jamais réussi à lui traduire l’idée absolument moderne de whig (perruque), si, à une suggestion du docteur Ponnonner, il n’était devenu très pâle et n’avait consenti à ôter la sienne.

Il était tout naturel que le discours de M. Gliddon roulât principalement sur les immenses bénéfices que la science pouvait tirer du démaillottement et du déboyautement des momies ; moyen subtil de nous justifier de tous les dérangements que nous avions pu lui causer, à elle en particulier, momie nommée Allamistakeo ; il conclut en insinuant — car ce ne fut qu’une insinuation — que, puisque toutes ces petites questions étaient maintenant éclaircies, on pouvait aussi bien procéder à l’examen projeté.

Ici, le docteur Ponnonner apprêta ses instruments.

Relativement aux dernières suggestions de l’orateur, il paraît qu’Allamistakeo avait certains scrupules de conscience, sur la nature desquels je n’ai pas été clairement renseigné ; mais il se montra satisfait de notre justification et, descendant de la table, donna à toute la compagnie des poignées de main à la ronde.

Quand cette cérémonie fut terminée, nous nous occupâmes immédiatement de réparer les dommages que le scalpel avait fait éprouver au sujet. Nous recousîmes la blessure de sa tempe, nous bandâmes son pied, et nous lui appliquâmes un pouce carré de taffetas noir sur le bout du nez.

On remarqua alors que le comte — tel était, à ce qu’il paraît, le titre d’Allamistakeo — éprouvait quelques légers frissons, — à cause du climat, sans aucun doute. Le docteur alla immédiatement à sa garde-robe, et revint bientôt avec un habit noir, de la meilleure coupe de Jennings, un pantalon de tartan bleu de ciel à sous-pieds, une chemise rose de guingamp, un gilet de brocart à revers, un paletot-sac blanc, une canne à bec de corbin, un chapeau sans bords, des bottes en cuir breveté, des gants de chevreau couleur paille, un lorgnon, une paire de favoris et une cravate cascade. La différence de taille entre le comte et le docteur — la proportion étant comme deux à un — fut cause que nous eûmes quelque peu de mal à ajuster ces habillements à la personne de l’Égyptien ; mais, quand tout fut arrangé, au moins pouvait-il dire qu’il était bien mis.

M. Gliddon lui donna donc le bras et le conduisit vers un bon fauteuil, en face du feu ; pendant ce temps-là, le docteur sonnait et demandait le vin et les cigares.

La conversation s’anima bientôt. On exprima, cela va sans dire, une grande curiosité relativement au fait quelque peu singulier d’Allamistakeo resté vivant.

« J’aurais pensé, dit M. Buckingham, qu’il y avait déjà beau temps que vous étiez mort.

— Comment ? répliqua le comte très étonné, je n’ai guère plus de sept cents ans ! Mon père en a vécu mille, et il ne radotait pas le moins du monde quand il est mort. »

(...)


Notes

Corbin : Corbeau
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