Honoré de Balzac

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Honoré de Balzac

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« Pendant cette terrible nuit, le malheur lui avait fait trouver cette patiente
résignation qui, chez les mères et chez les femmes
aimantes, surpasse, dans ses effets, l’énergie humaine et
révèle peut-être dans le cœur des femmes l’existence de
certaines cordes que Dieu a refusées à l’homme. »

(La Maison du Chat-qui-pelote)
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Re: Honoré de Balzac

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« Quand nous marchons seuls
dans les bois, sa main passée autour de ma taille, la mienne
sur son épaule, son corps tenant au mien, nos têtes se
touchant, nous allons d’un pas égal, par un mouvement
uniforme et si doux, si bien le même, que pour des gens qui
nous verraient passer, nous paraîtrions un même être
glissant sur le sable des allées, à la façon des immortels
d’Homère. Cette harmonie est dans le désir, dans la pensée,
dans la parole. Quelquefois, sous la feuillée encore humide
d’une pluie passagère, alors qu’au soir les herbes sont d’un
vert lustré par l’eau, nous avons fait des promenades
entières sans nous dire un seul mot, écoutant le bruit des
gouttes qui tombaient, jouissant des couleurs rouges que le
couchant étalait aux cimes ou broyait sur les écorces grises.
Certes alors nos pensées étaient une prière secrète, confuse,
qui montait au ciel comme une excuse de notre bonheur.
Quelquefois nous nous écrions ensemble, au même
moment, en voyant un bout d’allée qui tourne brusquement,
et qui, de loin, nous offre de délicieuses images. Si tu savais
ce qu’il y a de miel et de profondeur dans un baiser presque
timide qui se donne au milieu de cette sainte nature... c’est
à croire que Dieu ne nous a faits que pour le prier ainsi. Et
nous rentrons toujours plus amoureux l’un de l’autre. Cet
amour entre deux époux semblerait une insulte à la société
dans Paris, il faut s’y livrer comme des amants, au fond des
bois. » (Mémoires de deux jeunes mariées.)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

« Il est pour les âmes faciles à s’épanouir une heure
délicieuse qui survient au moment où la nuit n’est pas
encore et où le jour n’est plus. La lueur crépusculaire jette
alors ses teintes molles ou ses reflets bizarres sur tous les
objets, et favorise une rêverie qui se marie vaguement aux
jeux de la lumière et de l’ombre. Le silence qui règne
presque toujours en cet instant le rend plus particulièrement
cher aux artistes qui se recueillent, se mettent à quelques
pas de leurs œuvres auxquelles ils ne peuvent plus
travailler, et ils les jugent en s’enivrant du sujet dont le sens
intime éclate alors aux yeux intérieurs du génie. » (La Bourse)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

« Alors âgée de vingt ans, svelte, fine autant qu’une de ces sirènes inventées par les dessinateurs anglais pour leurs livres de beautés, Modeste offre, comme autrefois sa mère, une coquette expression de cette grâce peu comprise en France, où nous l’appelons sensiblerie, mais qui, chez les Allemandes, est la poésie du cœur arrivée à la surface de l’être et s’épanchant en minauderies chez les sottes, en divines manières chez les filles spirituelles. Remarquable par sa chevelure couleur d’or pâle, elle appartient à ce genre de femmes nommées, sans doute en mémoire d’Ève, les blondes célestes, et dont l’épiderme satiné ressemble à du papier de soie appliqué sur la chair, qui frissonne sous l’hiver ou s’épanouit au soleil du regard, en rendant la main jalouse de l’œil. Sous ces cheveux, légers comme des marabouts et bouclés à l’anglaise, le front, que vous eussiez dit tracé par le compas tant il est pur de modelé, reste discret, calme jusqu’à la placidité, quoique lumineux de pensée ; mais quand et où pouvait-on en voir de plus uni, d’une netteté si transparente ? il semble, comme une perle, avoir un orient. Les yeux d’un bleu tirant sur le gris, limpides comme des yeux d’enfants, en montraient alors toute la malice et toute l’innocence, en harmonie avec l’arc des sourcils à peine indiqué par des racines plantées comme celles faites au pinceau dans les figures chinoises. Cette candeur spirituelle est encore relevée autour des yeux et dans les coins, aux tempes, par des tons de nacre à filets bleus, privilége de ces teints délicats. La figure, de l’ovale si souvent trouvé par Raphaël pour ses madones, se distingue par la couleur sobre et virginale des pommettes, aussi douce que la rose de Bengale, et sur laquelle les longs cils d’une paupière diaphane jetaient des ombres mélangées de lumière. Le cou, alors penché, presque frêle, d’un blanc de lait, rappelle ces lignes fuyantes, aimées de Léonard de Vinci. Quelques petites taches de rousseur, semblables aux mouches du dix-huitième siècle, disent que Modeste est bien une fille de la terre, et non l’une de ces créations rêvées en Italie par l’École Angélique. Quoique fines et grasses tout à la fois, ses lèvres, un peu moqueuses, expriment la volupté. Sa taille, souple sans être frêle, n’effrayait pas la Maternité comme celle de ces jeunes filles qui demandent des succès à la morbide pression d’un corset. Le basin, l’acier, le lacet épuraient et ne fabriquaient pas les lignes serpentines de cette élégance, comparable à celle d’un jeune peuplier balancé par le vent. Une robe gris de perle, ornée de passementeries couleur de cerise, à taille longue, dessinait chastement le corsage et couvrait les épaules, encore un peu maigres, d’une guimpe qui ne laissait voir que les premières rondeurs par lesquelles le cou s’attache aux épaules. » (Modeste Mignon)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

« Avoir tenu cette lettre entre sa chair et son corset, sous son busc brûlant, pendant toute une journée !… en avoir réservé la lecture pour l’heure où tout dort, minuit, après avoir attendu ce silence solennel dans les anxiétés d’une imagination de feu !… avoir béni le poëte, avoir lu par avance mille lettres, avoir supposé tout, excepté cette goutte d’eau froide tombant sur les plus vaporeuses formes de la fantaisie et les dissolvant comme l’acide prussique dissout la vie !… il y avait de quoi se cacher, quoique seule, ainsi que le fit Modeste, la figure dans ses draps, éteindre la bougie et pleurer… » (Modeste Mignon)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

« Le parc paraissait avoir une quarantaine d’arpents. Auprès
de la maison, régnait une verte prairie, heureusement
découpée par plusieurs ruisseaux clairs, par des nappes
d’eau gracieusement posées, et sans aucun artifice apparent.
Çà et là s’élevaient des arbres verts aux formes élégantes,
aux feuillages variés. Puis, des grottes habilement
ménagées, des terrasses massives avec leurs escaliers
dégradés et leurs rampes rouillées imprimaient une
physionomie particulière à cette sauvage Thébaïde. L’art y
avait élégamment uni ses constructions aux plus
pittoresques effets de la nature. Les passions humaines
semblaient devoir mourir aux pieds de ces grands arbres qui
défendaient l’approche de cet asile aux bruits du monde,
comme ils y tempéraient les feux du soleil.
— Quel désordre ! se dit monsieur d’Albon après avoir
joui de la sombre expression que les ruines donnaient à ce
paysage, qui paraissait frappé de malédiction. C’était
comme un lieu funeste abandonné par les hommes. Le lierre
avait étendu partout ses nerfs tortueux et ses riches
manteaux. Des mousses brunes, verdâtres, jaunes ou rouges
répandaient leurs teintes romantiques sur les arbres, sur les
bancs, sur les toits, sur les pierres. Les fenêtres vermoulues
étaient usées par la pluie, creusées par le temps ; les balcons
étaient brisés, les terrasses démolies. Quelques persiennes
ne tenaient plus que par un de leurs gonds. Les portes
disjointes paraissaient ne pas devoir résister à un assaillant.
Chargées des touffes luisantes du gui, les branches des
arbres fruitiers négligés s’étendaient au loin sans donner de
récolte. De hautes herbes croissaient dans les allées. Ces
débris jetaient dans le tableau des effets d’une poésie
ravissante, et des idées rêveuses dans l’âme du spectateur.
Un poète serait resté là plongé dans une longue mélancolie,
en admirant ce désordre plein d’harmonies, cette
destruction qui n’était pas sans grâce. En ce moment,
quelques rayons de soleil se firent jour à travers les
crevasses des nuages, illuminèrent par des jets de mille
couleurs cette scène à demi sauvage. Les tuiles brunes
resplendirent, les mousses brillèrent, des ombres
fantastiques s’agitèrent sur les prés, sous les arbres ; des
couleurs mortes se réveillèrent, des oppositions piquantes se
combattirent, les feuillages se découpèrent dans la clarté.
Tout à coup, la lumière disparut. Ce paysage qui semblait
avoir parlé, se tut, et redevint sombre, ou plutôt doux
comme la plus douce teinte d’un crépuscule d’automne. »
(Adieu)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

Mais il est une personne dont la voix harmonieuse
imprime au discours un charme également répandu dans ses
manières. Elle sait et parler et se taire, s’occupe de vous
avec délicatesse, ne manie que des sujets de conversation
convenables ; ses mots sont heureusement choisis ; son
langage est pur, sa raillerie caresse et sa critique ne blesse
pas. Loin de contredire avec l’ignorante assurance d’un sot,
elle semble chercher, en votre compagnie, le bon sens ou la
vérité. Elle ne disserte pas plus qu’elle ne dispute ; elle se
plaît à conduire une discussion qu’elle arrête à propos.
D’humeur égale, son air est affable et riant. Sa politesse n’a
rien de forcé, son empressement n’est point servile ; elle
réduit le respect à n’être plus qu’une ombre douce ; elle ne
vous fatigue jamais, et vous laisse satisfait d’elle et de vous.
Entraîné dans sa sphère par une puissance inexplicable,
vous retrouverez son esprit de bonne grâce empreint sur les
choses dont elle s’environne ; tout y flatte la vue, et vous y
respirez comme l’air d’une patrie. Dans l’intimité, cette
personne vous séduit par un ton naïf. Elle est naturelle.
Jamais d’effort, de luxe, d’affiche ; ses sentiments sont
simplement rendus parce qu’ils sont vrais. Elle est franche,
sans offenser aucun amour-propre. Elle accepte les hommes
comme Dieu les a faits, pardonnant aux défauts et aux
ridicules ; concevant tous les âges et ne s’irritant de rien,
parce qu’elle a le tact de tout prévoir. Elle oblige avant de
consoler, elle est tendre et gaie : aussi l’aimerez-vous
irrésistiblement. Vous la prenez pour type et lui vouez un
culte. (Traité de la vie élégante)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

De toutes les courtisanes, la pensée est la plus impérieusement
capricieuse : elle fait son lit, avec une audace sans exemple,
au bord d’un sentier ; couche au coin d’une rue ; suspend
son nid, comme l’hirondelle, à la corniche d’une fenêtre ;
et, avant que l’amour ait pensé à sa flèche, elle a conçu,
pondu, couvé, nourri un géant. Papin allait voir si son
bouillon avait des yeux quand il changea le monde
industriel en voyant voltiger un papier que ballottait la
vapeur au-dessus de sa marmite. Faust trouva l’imprimerie
en regardant sur le sol l’empreinte des fers de son cheval,
avant de le monter. Les niais appellent ces foudroiements de
la pensée un hasard, sans songer que le hasard ne visite
jamais les sots. (Traité de la vie élégante)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

Je vais vous révéler en peu de mots un grand mystère de la vie
humaine. L’homme s’épuise par deux actes instinctivement
accomplis qui tarissent les sources de son existence. Deux
verbes expriment toutes les formes que prennent ces deux
causes de mort : VOULOIR et POUVOIR. Entre ces deux termes
de l’action humaine il est une autre formule dont
s’emparent les sages, et je lui dois le bonheur et ma
longévité. Vouloir nous brûle et Pouvoir nous détruit ; mais
SAVOIR laisse notre faible organisation dans un perpétuel
état de calme. Ainsi le désir ou le vouloir est mort en moi,
tué par la pensée ; le mouvement ou le pouvoir s’est résolu
par le jeu naturel de mes organes. En deux mots, j’ai placé
ma vie, non dans le cœur qui se brise, ou dans les sens qui
s’émoussent ; mais dans le cerveau qui ne s’use pas et qui
survit à tout. Rien d’excessif n’a froissé ni mon âme ni mon
corps. Cependant j’ai vu le monde entier : mes pieds ont
foulé les plus hautes montagnes de l’Asie et de l’Amérique,
j’ai appris tous les langages humains, et j’ai vécu sous tous
les régimes : j’ai prêté mon argent à un Chinois en prenant
pour gage le corps de son père, j’ai dormi sous la tente de
l’Arabe sur la foi de sa parole, j’ai signé des contrats dans
toutes les capitales européennes, et j’ai laissé sans crainte
mon or dans le wigham des sauvages, enfin j’ai tout obtenu
parce que j’ai tout su dédaigner. Ma seule ambition a été de
voir. Voir n’est-ce pas savoir ? Oh ! savoir, jeune homme,
n’est-ce pas jouir intuitivement ? n’est-ce pas découvrir la
substance même du fait et s’en emparer essentiellement ?
Que reste-t-il d’une possession matérielle ? une idée. Jugez
alors combien doit être belle la vie d’un homme qui,
pouvant empreindre toutes les réalités dans sa pensée,
transporte en son âme les sources du bonheur, en extrait
mille voluptés idéales dépouillées des souillures terrestres.
La pensée est la clef de tous les trésors, elle procure les
joies de l’avare sans donner ses soucis. Aussi ai-je plané sur
le monde, où mes plaisirs ont toujours été des jouissances
intellectuelles. Mes débauches étaient la contemplation des
mers, des peuples, des forêts, des montagnes ! J’ai tout vu,
mais tranquillement, sans fatigue ; je n’ai jamais rien désiré,
j’ai tout attendu ; je me suis promené dans l’univers comme
dans le jardin d’une habitation qui m’appartenait. Ce que
les hommes appellent chagrins, amours, ambitions, revers,
tristesse, sont pour moi des idées que je change en rêveries ;
au lieu de les sentir, je les exprime, je les traduis ; au lieu de
leur laisser dévorer ma vie, je les dramatise, je les
développe, je m’en amuse comme de romans que je lirais
par une vision intérieure. N’ayant jamais lassé mes organes,
je jouis encore d’une santé robuste ; mon âme ayant hérité
de toute la force dont je n’abusais pas, cette tête est encore
mieux meublée que ne le sont mes magasins. Là, dit-il en se
frappant le front, là sont les vrais millions. Je passe des
journées délicieuses en jetant un regard intelligent dans le
passé, j’évoque des pays entiers, des sites, des vues de
l’Océan, des figures historiquement belles ! J’ai un sérail
imaginaire où je possède toutes les femmes que je n’ai pas
eues. Je revois souvent vos guerres, vos révolutions, et je
les juge. Oh ! comment préférer de fébriles, de légères
admirations pour quelques chairs plus ou moins colorées,
pour des formes plus ou moins rondes ! comment préférer
tous les désastres de vos volontés trompées à la faculté
sublime de faire comparaître en soi l’univers, au plaisir
immense de se mouvoir sans être garrotté par les liens du
temps ni par les entraves de l’espace, au plaisir de tout
embrasser, de tout voir, de se pencher sur le bord du monde
pour interroger les autres sphères, pour écouter Dieu ! Ceci,
dit-il d’une voix éclatante en montrant la Peau de chagrin,
est le pouvoir et le vouloir réunis. Là sont vos idées
sociales, vos désirs excessifs, vos intempérances, vos joies
qui tuent, vos douleurs qui font trop vivre ; car le mal n’est
peut-être qu’un violent plaisir. Qui pourrait déterminer le
point où la volupté devient un mal et celui où le mal est
encore la volupté ? Les plus vives lumières du monde idéal
ne caressent-elles pas la vue, tandis que les plus douces
ténèbres du monde physique la blessent toujours ; le mot de
Sagesse ne vient-il pas de savoir ? et qu’est-ce que la folie,
sinon l’excès d’un vouloir ou d’un pouvoir ?

(La Peau de chagrin)
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Re: Honoré de Balzac

Message par Montparnasse »

Le dessert se trouva servi comme par enchantement. La
table fut couverte d’un vaste surtout en bronze doré, sorti
des ateliers de Thomire. De hautes figures douées par un
célèbre artiste des formes convenues en Europe pour la
beauté idéale, soutenaient et portaient des buissons de
fraises, des ananas, des dattes fraîches, des raisins jaunes,
de blondes pêches, des oranges arrivées de Sétubal par un
paquebot, des grenades, des fruits de la Chine, enfin toutes
les surprises du luxe, les miracles du petit-four, les
délicatesses les plus friandes, les friandises les plus
séductrices. Les couleurs de ces tableaux gastronomiques
étaient rehaussées par l’éclat de la porcelaine, par des lignes
étincelantes d’or, par les découpures des vases. Gracieuse
comme les liquides franges de l’Océan, verte et légère, la
mousse couronnait les paysages du Poussin, copiés à
Sèvres. Le budget d’un prince allemand n’aurait pas payé
cette richesse insolente. L’argent, la nacre, l’or, les cristaux
furent de nouveau prodigués sous de nouvelles formes ;
mais les yeux engourdis et la verbeuse fièvre de l’ivresse
permirent à peine aux convives d’avoir une intuition vague
de cette féerie digne d’un conte oriental. Les vins de dessert
apportèrent leurs parfums et leurs flammes, filtres puissants,
vapeurs enchanteresses, qui engendrent une espèce de
mirage intellectuel et dont les liens puissants enchaînent les
pieds, alourdissent les mains. Les pyramides de fruits furent
pillées, les voix grossirent, le tumulte grandit ; il n’y eut
plus alors de paroles distinctes ; les verres volèrent en
éclats, et des rires atroces partirent comme des fusées.
Cursy saisit un cor et se mit à sonner une fanfare. Ce fut
comme un signal donné par le diable. Cette assemblée en
délire hurla, siffla, chanta, cria, rugit, gronda. Vous eussiez
souri de voir des gens naturellement gais, devenus sombres
comme les dénoûments de Crébillon, ou rêveurs comme des
marins en voiture. Les hommes fins disaient leurs secrets à
des curieux qui n’écoutaient pas. Les mélancoliques
souriaient comme des danseuses qui achèvent leurs
pirouettes. Claude Vignon se dandinait à la manière des
ours en cage. Des amis intimes se battaient. Les
ressemblances animales inscrites sur les figures humaines,
et si curieusement démontrées par les physiologistes,
reparaissaient vaguement dans les gestes, dans les habitudes
du corps. Il y avait un livre tout fait pour quelque Bichat qui
se serait trouvé là froid et à jeun. Le maître du logis se
sentant ivre, n’osait se lever, mais il approuvait les
extravagances de ses convives par une grimace fixe, en
tâchant de conserver un air décent et hospitalier. Sa large
figure, devenue rouge et bleue, presque violacée, terrible à
voir, s’associait au mouvement général par des efforts
semblables au roulis et au tangage d’un brick.

(La Peau de chagrin)
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