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Liza
Grand condor
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      En loc

Installée à la terrasse du café du centre j’attends ma mère qui doit me rejoindre.
— Eh, mademoiselle, je peux vous parler une minute
Je me retourne, une femme d’une trentaine d’années, que je ne connais pas, m’observe, pas très grande, de beaux yeux bleus encadrés par une longue chevelure blonde, sans, gêne, elle s’installe à ma table.
— Bonjour, Albine Lambert, je n’arrivais pas à vous retrouver. Quel âge as-tu ?
— J’ai treize ans, mais je ne vois pas, dis-je intriguée et méfiante.
— Ta date de naissance, dis-moi vite.
— Le 31 mai 2009, mais si vous avez perdu votre fille, je vous ras-sure, ce n’est pas moi j’ai toute ma famille.
— Parfait, idéal même, exactement ce dont j’ai besoin.
— Besoin, pour faire quoi, voilà ma mère, j’y vais, dis-je en me levant.
La dame me retient pas la manche et fait signe à maman de se joindre à nous.
— J’ai besoin d’avoir une fille pendant quelque temps, je propose de vous louer la vôtre, ton prénom… Justine, Justine, tu es d’accord ?
— Viens, Justine, cette bonne femme est dingue, partons.
— S’il vous plait, mon père, vit ses derniers jours et il veut voir sa petite fille. Ce serait très charitable pour lui, s’il vous plait.
— Montrez-lui votre fille, et tout est réglé, c’est tout simple.
— C’est compliqué, je n’ai pas de fille.
Maman commence à trouver la situation amusante, d’autant que la femme semble sincère. De mon côté, jouer la petite fille quelques jours pour adoucir les derniers moments d’un homme ne me déplait pas. Mais pourquoi moi ?
— Vous me cherchiez, Moi, y a-t-il une raison précise ?
— Oui, elles sont diverses, tu ne les vois pas ?
— Nous avons la même coupe et la même couleur de cheveux, j’avance timidement.
— Tu as mes yeux aussi, tu es petite pour ton âge, tu es une doublure parfaite.
— Une doublure ! ma fille ne prendra la place de personne, affirme ma mère, en se levant.
— Sil vous plaît, je verserai un salaire à la petite, mon père serait si heureux, il attend ce jour depuis treize ans.
— Comment se fait-il qu’il souhaite voir une fille que vous n’avez pas ? je suis un peu perdue, j’aimerais une explication, je réplique curieuse de cette situation.
— C’est classique, il y a quatorze ans, j’ai rencontré le père de ma fille pendant les vacances, au retour, j’étais enceinte. Mon père est entré dans une rage folle et il m’a fichue dehors en me coupant les vivres. J’avais dix-sept ans et mon mari à peine dix-huit. Jugeant de notre incapacité certaine à élever un enfant, je ne l’ai pas gardé, voilà toute l’histoire.
— Et maintenant, il vous faut une fille que vous n’avez pas.
— Pour l’amadouer, je lui ai dit que le bébé, c’était une fille. Il ne voulait toujours pas me voir, la petite non plus, il n’a rien cédé. Chaque année, il m’envoie un petit mot avec un bon d’achat pour offrir un cadeau à la petite. Je lui en veux tellement que nous sommes complètement brouillés depuis treize ans.
Elle souhaite se réconcilier avec son père afin qu’il parte tranquille, une idée très généreuse. J’aurai mauvaise conscience de refuser ce petit service.
— Ne serait-ce pas plus simple de lui dire la vérité ?
— Ça le tuerait, enfin, ce serait le coup de grâce et mon frère ne me le pardonnerait jamais.
— Maman, ça marche, je prends, qu’est ce qu’il faut que je fasse ?
— Le moins possible, je te présente, ensuite tu vas le voir quelques fois, tu ne t’étales pas sur ton enfance, tu dis que je te l’ai interdit. Tu me donneras quelques photos où tu as divers âges, un ami t’incrustera entre nous sur les nôtres comme si tu étais avec nous.
— Nous devons parler de tout cela à mon mari, laissez-nous votre numéro, je vous donnerai notre réponse, propose ma mère en partant.

Un moyen de se défiler. Mon père refuse tout net ce « micmac » doutant de la sincérité de l’action. Chose que j’ignorais, mes grands-parents, côté maman, étaient hostiles à leur mariage, ils n’ont pas assisté à la cérémonie, heureusement, ils se sont rabibochés lorsque je suis née. Je peux bien réconcilier une seconde famille. Que peut faire un papa quand sa câline fille unique insiste pour n’en faire qu’à sa tête ?
— Je n’aime pas ce genre d’embrouille, vois avec ta mère.
— Que veux-tu que je fasse, se dédouane maman en marmonnant, qaund papa s’en fiche !

Quelques jours plus tard, Albine me pousse dans le salon cossu de la famille Ristocrate, je me cache derrière ma mère.

— Papa, je te présente ma fille Justine.

De taille moyenne, cheveux blancs, rasé de près, les mêmes yeux que moi, je comprends le choix de la doublure. Ce papy a l’air tout à fait présentable.
L’homme nous offre un café qu’il prépare et sert avec d’appétissantes pâtisseries qui sentent le fait maison. À peine bu, il fiche Albine dehors sans ménagement.
— Ainsi, tu es ma petite fille, je m’aperçois que j’ai beaucoup perdu à t’ignorer, les anciens creusent leurs tombes avec des préjugés et meurent d’obstination. Tu es bien jolie, tu ressembles tellement à Lucienne, ma femme. Comment me trouves-tu ?
— Je m’attendais…
— À trouver un vieil homme à bout de forces, je te rassure, ma vie ne tient qu’à un fil, mais elle m’a évité la décrépitude. Parle-moi de toi, de ta vie, de tes études.
— Il n’y a pas grand-chose à dire, je passe en troisième à la rentrée. Je ne suis pas une merveille, mais je ne me plains pas. Ce soir, j’ai des devoirs à faire qui me gavent, alors je repousse…
— Mauvaise idée, montre !
Le travail a été fait en une heure et en plus, j’ai compris le principe, en échange, j’ai aidé à préparer le repas.
Le soir nous avons regardé la télévision ensemble tout en discutant, j’ai dormi dans la chambre de sa fille.

Le matin, papy me parle de « ma mère » capricieuse et impatiente, son caractère de cochon trouve toujours une raison à son mécontente-ment, toutes ces remarques confortent l’idée que je m’en suis faite. J’ai accompagné papy à l’hôpital pour son traitement, quatre heures dans une chambre, nous avons fait connaissance.
Le moment de rejoindre ma famille Albine n’entre pas me chercher, elle klaxonne furieusement depuis le portail. Je juge cette façon très cavalière, mais je ne dis rien.

Mercredi, j’avais encore un devoir compliqué à faire. Nous l’avons fait en une demi-heure.
— C’est ton nom sur ta copie ? Justine Lejeune, il s’appelait Le-jeune, je n’ai jamais su le nom du mari de ma fille, bizarre qu’ils soient encore ensemble.

J’aime beaucoup passer chez Papy, nous sommes très complices, ce-la me change, fille unique, mon environnement est restreint, avec lui, cela change de l’autorité des parents.
Je lui ai parlé de maman qui ne couvre trop, j’ai treize, je suis grande. Cela m’a valu le passage de Sabine à la maison pour me re-monter les bretelles.
— Qu’as-tu raconté, se fâche-t-elle, papy m’a engueulée parce que je te couve trop, je te prie de garder tes rancœurs familiales pour toi ?
Je propose d’arrêter tout de suite, j’en ai marre de mener le pépère en bateau. Et je refuse d’être payée. Albine se calme et m’avoue que son frère courtise le papy, en vue du futur héritage. Ça, je l’avais deviné depuis longtemps.

Je prépare son pilulier, seize comprimés chaque jour. Mercredi, en rédigeant l’ordonnance, le médecin m’a parlé.
— Il n’est pas bon que tu restes seule avec lui, il peut s’éteindre d’un moment à l’autre. Je préfère que tu ne viennes plus le voir seule.
— L’abandonner maintenant, ah ! non alors.
— C’est préférable, enfin, c’est ton choix.
Nous avons beau nous attendre aux malheurs, nous sommes désespérés lorsque cela se précise.
Son fils passe tous les jours soutenir son père, une fois, j’étais là, il est impatient, il marmonne qu’il perd son temps. Quand Albine est arrivée, je suis sortie par discrétion, j’ai tout entendu de la cuisine.
— Qu’en pense le docteur ? demande le fils.
— Encore quelques jours, répond la fille.
— Heureusement, renchérit le fils, cela devient difficile à gérer, le personnel demande s’il y aura une fermeture ou des licenciements, c’est intenable.
— Ne te fiche pas de moi, je sais très bien pour quoi tu es pressé.
— Tu sais ! tu sais quoi ?
— Il te tarde de dilapider l’héritage en casino, en belles voitures et jolies maîtresses, dis le contraire.
— Tu peux parler, tu attends le paquet pour lancer ta balnéothérapie. Je file, on m’attend à la clinique.

Le lendemain, jeudi, je n’avais cours qu’à onze, je suis passée voir Papy, j’ai senti comme la fin d’une bataille, la prise d’une décision.
— Tu as cours tantôt, sur un signe affirmatif, il continue, prend du temps pour toi, passe ce soir me lire une histoire, tu veux bien.
— Tu ne dois pas te fatiguer, je passerai de bonne heure pour que tu te reposes.
Je suis partie emplie d’inquiétude, en cours, j’ai chopé un avertissement, je rêvais » affirme le prof. L’avenir de Papy, ce n ’est pas un rêve, je suis très proche de lui et je crois qu’il m’aime bien.
Le soir, je suis passée à vingt heures, il m’attendait en regardant la télévision depuis son lit. La fille et le fils se chamaillaient presque ou-vertement devant lui, j’en avais honte, ils sont partis à mon arrivée. Installée à son chevet sur un fauteuil, je pensais à cette histoire de location, j’espère que mon grand-père n’aura pas besoin de subterfuge pour avoir un peu d’affection. Je l’aime bien, mais il est loin, je le vois peu.

Le lendemain en arrivant a bout de sa rue, les gyrophares des pompiers et du Samu s’éloignaient.
— C’est sans surprise, Papy est parti, m’a soufflé l’infirmière compatissante, il n’a pas souffert.

Une page se tourne, la surprise est arrivée à l’ouverture du testa-ment. Les enfants héritent de la part réduite au minimum obligatoire, imaginez leur tête.
— La clinique, l’ensemble des biens professionnels et la quotité libre de mes biens personnels, reviennent à Justine Lambert, la seule personne qui a adouci mes jours sans espoir de retour, la part minimale de mes biens personnels à mes enfants.
Évidemment, le testament fut contesté, mais reconnu valable il fut exécuté.

      Liza
On ne me donne jamais rien, même pas mon âge !
 
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