Être grande

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Liza
Grand condor
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Être grande

Message par Liza »

          Être grande

    Lorsque j’étais petite, je n’étais pas grande, ne riez pas, ce n’est pas une lapalissade : cinquante-trois centimètres à la naissance est une taille courante. Jusqu’à sept ou huit mois, je suis sagement restée dans la moyenne de la courbe de taille des nourrissons. À huit mois, j’ai commencé à pousser comme un champignon en terre humide et fertile. Le fumier de la couche a fait pousser la fleur.

   Non, la pousse des centimètres ne fait pas mal, enfin, c’est ce que l’on peut croire. À quatorze mois, je mesurais presque un mètre. J’avais la taille d’une fille de trois ans, trop jeune pour marcher, j’étais encore en poussette, tout le monde se moquais de moi. Le pire était à venir. À mon troisième anniversaire, la toise afficher un mètre vingt. Papa et maman n’étaient pas dupes, ils savaient très bien que je me rendais compte de la mauvaise image que me renvoyaient les regards moqueurs ou compatissants.

   — Alors ma fille tu travailles bien en CP, tu es grande maintenant !
   Certes, en première année de maternelle j’étais la plus grande de la classe. Impossible de loger mes jambes sous les tables de mon âge, on m’a carrément casée dans un pupitre de lycéenne. Imaginez les commentaires des parents d’élèves « la pauvre est bien attardée, elle a de la chance qu’on l’accepte dans la petite école ».

   Mes parents étaient désespérés, notre médecin de famille ne trouvait aucune explication, il se contentait de mettre en avant ma santé de fer, prouvée par tous les examens que j’ai subis. Ma carcasse osseuse ne reflétait pas mon âge, toutefois, elle était parfaitement proportionnée et ne présentait aucune malformation ou déformation, ce qui est une bonne chose. Conclusion des spécialistes : elle sera grande, voilà tout. Heureusement, un endocrinologue,plus au faits que les autres, a pensé à un traitement retardateur de puberté, une piqûre tous les trimestres, jusqu’à onze ans, afin de stopper la pousse de la poitrine et la pilosité et m’éviter d’être pubère à huit ou neuf ans.

   Dans la vie courante, j’étais définitivement considérée comme une arriérée mentale. Nous avions des réflexions difficiles à avaler, certains accusaient mes parents de minorer mon âge pour cacher un handicap. Je ne parle pas des petits inconvénients quotidiens. Le jour de la fête de la commune, je ne pouvais pas m’amuser sur les manèges, les voitures étaient trop petites pour loger ma charpente. Pas besoin de tendre le bras pour attraper la queue du Mikey, à chaque tour je me prenais la bestiole en pleine figure. Je rêvais d’avoir une petite maison en bois dans le jardin pour jouer à la maman avec mes poupées comme toutes les filles. L’ennui aucune ne pouvait accueillir une locataire d’un mètre trente-cinq.

   À l’école primaire, ce n’était pas mieux, je dominais le cours préparatoire du haut de mon mètre quarante-deux, en revanche, personne n’a eu l’idée de me croire arriérée, j’étais toujours dans les dix premiers. Le pire, c’était dans les jeux en récréation ou en cours de sport. Tous les élèves me voulaient dans leur équipe, il y a même eu des bagarres. Pensez, au relais, à la course, au volley, au hand, je représentais l’assurance de la victoire. Nous avions établi un système compensatoire, je rejoignais l’équipe la moins forte pour équilibrer les chances.

  ↓Au collège, les enfants m’appelaient, Madame, et me prenaient pour une professeure, il faut le dire, j’avais pris de la hauteur, mon mètre quatre-vingt semait le doute dans l’esprit des élèves. Je suis arrivée au lycée, belle et élancée, toutefois, jamais courtisée. Personne ne se trouvait à la hauteur pour me plaire. Il faut le dire, les mots doux murmurées les yeux dans les yeux à mes aréoles ont du mal à toucher mon cœur.
   Heureusement, entre quinze et seize ans mon cerveau a recouvré la raison et cessé l’agrandissement inconsidéré de ma stature à un mètre quatre-vingt-dix-sept. Dans un dernier sursaut, une sorte de baroud d’honneur, il a définitivement rendu les armes trois centimètres après deux mètres.

   Je suis normande, j’habite une longère sans colombage, le genre de bâtiments où l’on ménage la place pour le foin en réduisant celle des habitants. Les plafonds sont à deux mètres et les portes ne dépassent pas le mètre quatre-vingts, ce qui m’oblige à circuler la tête basse, repliée sur moi-même et me prive de chignon ou de chapeau.

   J’allais dire grande, enfin je veux dire adulte, rien ne s’est arrangé. Impossible de trouver chaussure à son pied, les midinettes n’ont pas du quarante-cinq en souliers ! Et encore, il en existait bien quelques modèles, le plus souvent hautement talonnés.

   Je ne parlerai pas des difficultés à me culotter, une véritable pantalonnade ! Entre trente-huit et quarante selon la coupe, les tours de taille et de bassin ne me bassinent pas, la difficulté, c’est la longueur de l’entre-jambe qui me fâche, même en prenant le plus long, le tissu se fige au milieu du mollet laissant trente centimètres de chaussettes à découvert, je suis prête pour le golf. Je dois avoir un pouvoir rétrécissant, une robe ou une jupe maxi devient courte et une normale devient ultra mini.

   Pour le haut, ce n’est pas mieux, j’arrive à caser mon torse dans les tailles courantes, une bonne chose. Toutefois, je ressemble à une travailleuse acharnée vivant en permanence les manches retroussées.

   J’ai lu quelque part le récit d’une intervention chirurgicale consistant à allonger les jambes d’une personne trop petite, peut-on raccourcir celle d’une trop grande ? « T’es grande c’est formidable ! » Où est le mal murmure-t-on autour de moi pour minimiser mon mal-être en vantant les avantages d’une grande taille?
   Le monde est rempli de paradoxe, si l’idéal est d’être grand pourquoi cherche-t-on à tout prix à me caser avec un petit copain ?

                   Liza
On ne me donne jamais rien, même pas mon âge !
 
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Montparnasse
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Re: Être grande

Message par Montparnasse »

J'ai remplacé un « le » par un « me » dans : « je (me) prenais la bestiole en pleine figure ».

Un texte plein d'humour !
Quand les Shadoks sont tombés sur Terre, ils se sont cassés. C'est pour cette raison qu'ils ont commencé à pondre des œufs.
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