Des baskets pour l'épervier

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Liza
Grand condor
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Enregistré le : 31 janvier 2016, 13:44
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Des baskets pour l'épervier

Message par Liza »

                Des baskets pour l'épervier

— Sissi arrête de râler, propose le conducteur en entrant sur l’aire de repos, nous allons piqueniquer ici.
— Il y a plein de gendarmes, s’écrie la gamine, pendant que son père gare le camping-car à l’ombre.
La petite saute presque en marche pour s’approcher des militaires. Immédiatement, elle pense à un contrôle de vitesse, elle n’a pas vu le radar quelques kilomètres avant, pas de voiture non plus, ni même les motards qui escortent les contrevenants jusqu’à l’aire de repos. Tous devaient se planquer dans une voie d’accès de service.
Son sandwich à la main, Sissi s’assied dans l’herbe, son joli visage, légèrement bruni contraste avec ses cheveux clairs. Ses paupières, largement ouvertes, mettent en avant des yeux vert clair qui monopolisent les regards. Une bien jolie fille de dix ans, curieuse et très imaginative. Les têtes que font les conducteurs pris en excès de vitesse l’amusent beaucoup. Après un bon moment, elle se glisse entre les camions pour rejoindre ses parents.

— Papa, maman, il faut prévenir les gendarmes tout de suite, vite, vite, hurle-t-elle, affolée en se jetant dans les bras de son père.
— Qu’as-tu imaginé cette fois ? un lapin a tué un chasseur, tu as vu un ours musicien ? rigole son père habitué aux histoires rocambolesques de sa fille.
— Mais non, j’ai vu quatre gangsters masqués et armés, ils ont sauté sur un jeune, ils lui ont mis un sac sur la tête et du ruban collant aux poignets et aux jambes, puis ils l’ont porté dans une camionnette et ils sont partis à toute vitesse, je te jure, c’est vrai, c’est vrai, il faut faire quelque chose.
— Allons Sissi, un peu de sérieux, un enlèvement en plein jour avec les gendarmes à la sortie du parking, qui peut te croire, insiste sa mère.
— Excusez-moi, j’ai entendu votre conversation, j’étais dans mon camion, tout à l’heure, dans le rétroviseur, j’ai vu un fourgon démarrer rapidement, confirme un routier.
Finalement, devant les larmes de l'enfant, la famille décide d’en parler aux gendarmes, ils savent faire le tri entre la vérité et l’imagination des enfants.
— J’ai vu partir le fourgon, il y avait quatre ou cinq personnes à bord, avoue un gendarme, je n’ai rien noté de suspect.
L’adjudant insiste auprès de Sissi, elle confirme malgré les menaces de punition. Le fourgon est gris foncé, comme une voiture qu’elle montre sur le parking, elle a remarqué un A, collé sur une glace arrière, à gauche.
— Les motards partent à la poursuite du fourgon, une demande renfort est lancée, ne t’inquiète pas, on va le retrouver, insiste une gendarme pour rassurer la petite au bord des larmes.
Les militaires vérifient les voitures sur le parking et le propriétaire de l’une d’elles est introuvable.

Les motards ne localisent pas le fourgon, un hélicoptère survole la région sans succès. L’alerte est lancée aux départements voisins et des barrages sont installés. En tenue de protection, les renforts armés de pistolets-mitrailleurs déploient les herses en travers des chaussées aux carrefours des départementales et nationales.

La famille ainsi que le routier sont emmenés à la brigade pour la prise des dépositions. L’immatriculation de la voiture abandonnée donne le nom d’un jeune de vingt-trois ans, à son adresse personne n’est joignable. Sur place la brigade locale ne glane rien, le jeune homme habite ce logement depuis la rentrée estudiantine et personne ne le connaît, c’est juste bonjour, bonsoir. Dans le fichier des cartes grises ne figure aucun nouveau permis de conduire délivré à un propriétaire de ce type de fourgon, par ailleurs très répandu.
— Sissi, c’est sérieux, dis-nous la vérité, je te promets, tu ne seras pas punie, insiste son père.
— C’est vrai, j’ai rien inventé, c’est ce que j’ai vu, je te jure.
— Nous allons lancer le plan Épervier sur les quatre départements, deux cents gendarmes vont quadriller la région, deux cents autres resteront en alerte. Un hélico arrive avec les chiens. Sissi, tu vas aider le portraitiste à dessiner ce que tu as vu et faire des portraits.
— Je n’ai rien vu avec les cagoules, ronchonne la gosse, elle se sent écrasée par l’important déploiement du dispositif lancé sur ses dires.
— Une attitude, une corpulence, tout peut nous servir.
— As-tu observé autre chose, insiste le capitaine arrivé à la brigade, à ton âge on remarque des détails que les adultes ne voient pas, tu es une grande fille, avec de grands yeux ?
— Je vois rien, c’est passé si vite, je me suis même demandé si je ne rêvais pas.
— Tu déboules entre les camions, tu vois le jeune fait prisonnier, on lui lie les mains et les chevilles et après ?
— Je sais pas, le jeune avait des baskets orange comme ceux de ma copine, le gros truc collant était noir, je sais plus quoi dire, les bandits étaient bien habillés.
— Comment étaient les cagoules ?
— Noires, on voyait que les yeux.
La brigade locale confirme, un voisin a remarqué les baskets orange portées par l’étudiant.

La nuit est tombée, la région est bouclée sans succès. Sissi n’arrive pas dormir, elle pense à ce garçon que les autres ont pris. A-t-elle bien vu, elle repasse la scène dans sa tête. Ses parents la croient, c’est elle qui ne se croit plus. Cette histoire finie, elle n’inventera plus jamais d’histoires.

À quatre heures du matin, une voiture se présente à un barrage, le conducteur baisse la glace et s’adresse au gendarme, le sourire aux lèvres.
— Vous cherchez Al Capone par chez nous, vous faites fort.
— Ah, c’est vous docteur, une urgence, je suppose.
— Une urgence pot de chambre, un pépère est tombé en se levant faire pipi. Je ne suis pas le seul à sacrifier mes nuits pour combattre la misère du monde, cela me console. Vous chassez le gros gibier avec vos arquebuses ?
— Nous cherchons une camionnette couleur gris foncé, en auriez-vous croisé une par hasard.
— Croisée, non, mais il y en a une sous le bouquet d’arbres avant le gîte de la mère Boneméson, sa couleur est foncée, grise, peut-être.
— Circulez docteur, nous allons vérifier, en remerciant le médecin, le gendarme passe l’information au téléphone.

Le GIGN encercle le bosquet, c’est bien le véhicule recherché. Ils se rendent chez la propriétaire du logement.
— C’est pas humain de faire un raffut pareil à c’theure. Bien sûr que je les ai vus les jeunes, ils sont bien braves.
— Combien sont-ils ? demande le capitaine.
— Une douzaine, je n’ai que huit places, mais les jeunes, ça dors n’importe où sur les matelas en caoutchouc. C’est pas pour me chercher des poux dans la tête, j’espère, tout votre cirque, vous avez pas des choses plus urgentes à faire qu'à venir compter mes lits.
— Un peu de sérieux madame, s'il vous plaît. Y a-t-il une possibilité de sortie à l’arrière ?
— Non, les fenêtres ont des barreaux, on m’a cambriolée plusieurs fois. Vous feriez mieux de chercher mes voleurs, ronchonne la logeuse.
— On y va ! équipement complet, préparez le bélier pour la porte.
— Eh, doucement bande de forcenés, vous allez pas casser ma porte, j’ai un double de la clé.

À l’heure légale, six heures du matin, avec d’infinies précautions, la porte est ouverte sans bruit, une dizaine de militaires envahit le gîte armes en main.
— Gendarmerie ! tout le monde à genoux, les mains sur la tête, tenez vos mains bien en vue et pas de mouvements brusques, hurle ce capitaine.
Surpris, encore endormis, les jeunes obéissent mollement.
— À qui sont les baskets orange ?
— À moi, pourquoi ? demande timidement un garçon en slip.
— Chapeau Nico pour l’organisation de l’enterrement de ta vie de garçon, tes amis ont l’air de vrais flics, rigole un dormeur.

— Pour une fois que je dis la vérité, c’est un mensonge, se désole Sissi.

        Liza
On ne me donne jamais rien, même pas mon âge !
 
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