Les Années d'école.

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Le Merle Blanc
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Les Années d'école.

Message par Le Merle Blanc »

Que reste-t-il à ma mémoire de mes jeunes années, voire très jeunes années? Quelques débris d'images fugaces sur les prés et les champs, le décor d'une pièce à vivre encombrée de jouets et de papiers, un visage souriant se penchant sur nos têtes, des rires des chants autour d'une table; bref, tout ce qui fait d'une enfance, une enfance heureuse.
Je me souviens d'un haut escalier qui avait tendu ses marches en travers de mes pieds alors que j'avais entrepris, du haut de mes trois ans, la périlleuse aventure de le descendre à"reculons" Après une dégringolade, j'étais allé frapper de plein fouet dans une massive porte qui, récalcitrante, avait royalement refusé de s'ouvrir... J'en fut quitte pour quelques bosses et beaucoup de larmes.
Je me souviens aussi d'un déménagement après avoir vu, sans trop comprendre, se vider petit à petit l'appartement. Nous fumes calés sur des coussins entre les caisses et les cartons, nous tendions le cou au dessus des ridelles pour admirer le film du paysage qui se déroulait. Nous riions ballotés à chaque cahot de la route, en voyant les paquets bringueballer de gauche à droite comme des danseurs parfois accompagnés du concert des casserolles et batteries de cuicine s"entrechoquant... Une distance qui, courte qu'elle était, nous parut interminable. Enfin, vint la délivrance, nous pumes dégourdir nos gambettes et admirer le nouveau décor.
Je n'ai pas de mémoire du lieu où nous allions désormais giter, du village et de ses alentours, ce n'est que plus tard en arpentant les chemins d'écoles régulièrement, que les paysages se graveront en moi. Mais attardons-nous un instant sur ce qui était devenu notre nouveau toit... Sous un porche, s'ouvrait à droite, une porte donnant sur la cuisine, devant nous descendait un escalier désservant en face un autre appartement, que nous fréquentâmes plus tard quand un couple ayant une enfant de notre age vint s'y installer.
A droite encore des marches longeant un muret à gauche, tandis qu'à droite, sous la cuisine, s'ouvrait un cellier où bientôt mon père posera son établi et au fond duquel s'entasseront les conserves... Encore deux ou trois marches, nous voici dans la cour; sous notre logement, une grande étable, loin à gauche une grange pleine de fourage et de paille, puis un enclos avec son préau où les animaux pouvaient être parqués. En retour sur le fond, un portail ouvrait sur un chemin qui, par une abrupte pente, tournait autour des batiments et partait à l'assaut de la plaine. Il y avait encore, entre le portail et l'étable, trois petits locaux où s'empilera le bois pour le chauffage... Dans le trou au bas du chemin serpentait, traversant une mare, un petit ruisseau qu'enjambait un maigre pont... Plus loin, l'inconnu à découvrir plus tard.
Rentrons dans la cuisine, pièce carrée où s'ouvre sur le fond une porte donnant sur le séjour. Séjour traversé, deux portes d'accès aux chambres. Sur la perpendiculaire une ouverture déssert un débarras avec sur la droite un local wc où la température s'avérera glaciale: wc qui se révéleront d'une insalubrité encestrale. Entre le débarras et la cuisine, une autre petite chambre toute aussi froide... De cabinet de toilettes, d'eau chaude, il n'y avait pas; nous dûmes pendant les quatre années que nous passâmes entre ces murs, nous laver dans une cuvette sans avoir omis de faire chauffer de l'eau sur une cuisinière. Mais en ces fins d'années cinquante, les propriétaires et les patrons ne s'offusquaient pas de la propreté de leurs employés et de leurs familles.
Voila, nous sommes installés, un an c'est écoulé poussant ses journées l'une contre l'autre pour faire de la place aux suivantes, les saisons ont tour à tour sali et lavé le bleu du ciel, les vacances scolaires d'été sont venues et reparties et, en ce jour de septembre j'avais, en compagnie de mes soeurs ainées, petit cartable au bout du bras, pris moi aussi le chemin de l'école. Quelle Découverte que cette route où pour la première fois je prenais le temps d'ouvrir à mes yeux les pales décors d'un petit village de campagne.
Partant du devant du porche, une cote caillouteuse bordait à gauche une futaie crasseuse dans laquelle, malgré les interdictions répétées, nous aimions aller nous salir; puis le chemin rattrappait la route. Quelle route! une longue pente mal empièrrée circulant entre les clotures de deux propriétés magnifiques pour nos yeux. Il fallait arriver en haut, passer le croisement pour trouver le bitume. A gauche partait une voie entre des maisons déja moins isolées, à droite une autre menait à l'usine à briques et au lavoir, tout droit nous allions vers le bourg et l'école. Après le croisement, longeant la route, un long terrain qui était devenu notre jardin familial. Nous arrivions aux premières maisons groupées, passions devant le corps de ferme où notre père travaillait six jours sur sept... N'oublions pas que le dimanche il fallait aller débarrasser les vaches de leur lait, nourrir veaux et cochons, lapins et poulets. Nous marchions sur le coté gauche car sur le droit, dans le parc d'une villa, un énorme chien loup se jetait sur les barreaux dès que passait un enfant. Je me suis toujours demandé, et je me demande encore maintenant en riant, comment ce monstre énorme pour notre petite taille, n'avait-il pas réussi à sauter les barreaux et à venir quérir sa pitance de chair fraîche.
Arrivait alors un virage très dangereux, parfait équerre aux trottoirs menus où nous rasions les murs car les camionneurs menant la terre à la briqueterie circulant à tombeau ouvert dans leurs vieux véhicules, (Je saurai plus tard que c'étaient d'anciens JMC datant de la dernière guerre) ne se gènaient pas de mordre sur le trottoir pour compenser leur faible rayon de braquage. Nous dépassions la boulangerie, l'épicerie, parfois nous traversions pour aller admirer la vitrine du bazar où l'étalage de richesses de jouets et autres articles, faisait baver nos yeux d'envies. N'oublions pas le bar tabac, une petite route à sauter et il était du devoir de retraverser pour toucher les grilles de l'école... Elle était austère, deux salles de classe séparées par un large couloir surmontées par l'appartement du couple d'instituteurs qui avaient aussi la charge de la mairie. Madame M... s'occupait des trois petits cours, tandis que Monsieur avait sous sa règle les trois cours suppérieurs.
Là, je peux sans honte le dire, j'ai passé les trois années les plus infâmes de ma vie... Madame M... n'avait pas de préféré, exepté le fils du coiffeur, coiffeur chez lequel elle passait le jeudi après-midi à se faire tripoter le cuir chevelu; à part le fils ou la fille du boucher ou de quelques gros propriétaire terrien qui lui remmettaient régulièrement: qui un bon gigot, qui un beau lapin ou un poulet... Elle n'était pas seulement sévère, elle était odieuse! Depuis qu'en grandissant j'ai appris à aimer la lecture, que j'ai lu Hervé Bazin, je ne peux m'empècher de la comparer à la "Folcoche"de vipère au point. Elle était aussi injuste, alors que pour écrire sur les cahiers quelques notes ou petits comptes-rendus, Madame changeait de plume régulièrement voire tous les matins, les notres, ballotées dans un plumier en bois devaient supporter l'écriture pendant un mois... Si par malheur nous en réclamions une neuve avant la date prévue, elle regardait l'objet usé du délit de ses yeux acerbes et évaluait selon les dégats le nombre de coups de règles qu'elle allait prendre plaisir à distribuer.
Oh! les bons moments pour elle, quand, encore transis du froid qui nous avait agressé tout au long du trajet, les doigts gourds où commençaient à piqueter des milliers de fourmis s'éveillant à la chaleur de la pièce que réchauffait un énorme poèle à bois, elle donnait de suite l'ordre de prendre plume et d'inscrire sur notre cahier le jour et la date... passant par les allées, pesant sur les frèles épaules de son regard de linx; malheur à vous si les pleins et les déliés n'étaient pas de son gout! Que de vols de gifles parfois entre les tables, de règle carrée sonnant sur les doigts!... Madame M..., retirait les bons point, vous savez ces petits carrés de cartons bleu rose vert, beaucoup plus vite qu'elle ne les distribuait; dix bons donnaient droit à une image, ces jours la, il fallait prendre sur soi s'appliquer à outrance de peur de voir, à la première saute d'humeur de la mégère, l'image choisie disparaître dans le fond de sa poche pour ne plus jamais ressortir. J'ai longtemps pensé, peut-être à tord, qu'elle possédait deux boites à images vu que ,certaines, distribuées à quelques élèves de choix, paraissaient beaucoup plus raffinées que les notres et ne nous étaient pas apparues lors de notre choix.
Il faut souligner à présent, que Madame M... était raciste, pas de ce racisme des couleurs ou des étrangers non... mais raciste tout de même!... Elle ne supportait pas les gauchers! C'est pourtant la que j'ai du apprendre à écrire, mal je le conçois car obligé de tenir le porte-plumes de la main droite. Je me souviens d'un jour où, profitant qu'elle tournait le dos occupée qu'elle était avec le cours des plus grands(CE2), je décidais de changer de main... A croire que la rouée avait des yeux derrière la tête, l'envolée de phrases hurlantes qui suivit accompagnée de quelques gifles gratinées nous le prouvèrent. Puis elle quitta la salle, non sans avoir gueulé qu'elle exigeait le silence, et revint quelques instants après munie d'une ficelle de lieuse qu'elle doubla, passa et noua autour de mon poignet et attacha au pied de la table m'interdisant ainsi de me servir de la main gauche... Oh! la fabuleuse page d'écriture où mes doigts encore incertains durent en tremblant faire glisser la plume tout en poussant le buvard. Il en résultat un infâme tapis encré, pas de pattes de mouches, comme elle se plaisait à moquer nos premiers mots, mais des pattes de rats suivies de nombres de taches grosses comme des grains de café; ce qui eut pour effet de me gratifier d'une distribution de multiples coups de règles.
Il arriva un matin une nouvelle élève, dont ma mémoire à totalement occulté le nom, dans la cour de l'école, vite prise sous la coupe de l'institutrice qui la cacha sous son aile comme une mère poule ses poussins. Une fois rejoint nos place dans la classe, tous nous n'avions d'yeux que pour la nouvelle, elle était devenue notre attraction du jour. Quel ne fut pas notre étonnement quand nous la vîmes saisir sa plume: de la main gauche, alors, méchant que nous étions, nous pensâmes que la pauvre enfant allait se faire vertement rappeler à l'ordre... A notre grande stupeur il n'en fut rien, Madame M... s'approcha, positionna corectement le cahier et le buvard et dit: "Tu es gauchère? soit, mais il te faudra apprendre seule à débrouiller tes lettres, je ne pourrai t'aider" Elle tourna les talons, et la petite nouvelle appris patiemment seule, à écrire de la main gauche!... J'ai omis de préciser que cette jeune personne, et Dieu sait si elle n'y était pour rien dans le comportement de "folcoche", était la fille du nouveau régisseur d'un chatelin voisin. Nous n'avions certes pas elle et moi les mêmes valeurs aux yeux de celle qui aurait du se montrer impartiale dans ses agissements.
Passèrent ainsi trois étés, autant d'hivers où, comme pour faire un clin d'oeil, la neige fut à chaque fois au rendez-vous des fins d'automne et des noëls. Sombres jours où nous avancions péniblement sur la cote pierreuse rendue glissante car rien à l'époque n'était prévu pour le déblaiement. Une fois passé le croisement, nous circulions mieux les rares voitures et les camions, tassant et chassant la neige, nous sculptaient des passages adéquats à notre petite taille... Mais la cote se révélait être un supplice; notre père avait avec quatre planches confectionné un traineau triangulaire, lié une longe en bout, il faisait s'y asseoir un de nous s'attelait à la longe et, tel une bête de somme tirait l'engin jusqu'au haut de la cote nous créant ainsi, comme les lames des chasse neige, un chemin praticable. Souvent, le lendemain, la neige récalcitrante étant retombée, il fallait recommencer... Et papa s'usait pour notre bien-être. Nous gardions les pieds au sec, labeur bien inutile puisque, une fois doublé le sommet de la cote, notre meilleur jeu était de danser sur les endroits où la blancheur était la plus épaisse, de sentir la neige entrer dans nos souliers, souiller nos pantalons et l'entendre une fois fondue, nous suivre de "floc floc" lugubres qui atisaient nos rires.
Malgré tout, il nous fallait faire attention car à tous moments nous pouvions croiser la route de notre père ou celle d'un de ses collègues du domaine ou quelques connaissances qui se seraient fait un plaisir malin pour décrire notre comportement. "Ah ces adultes, on ne peut jamais compter sur eux!" Etait à craindre, le soir à notre retour, la colère de maman si elle jugeait que les petits diables que nous étions, avions saccagé nos vêtements. Précisons qu'en ce temps proche et pourtant lointain déja, le lave-linge n'existait guère, peut-être était-il inventé mais sans doute y avait-il de nombreuses améliorations à lui apporter. Soit il fallait pousser la brouette jusqu'au lavoir en haut de la grande cote, soit il fallait se résoudre à la lessiveuse qui chauffait longuement sur un trépied à gaz. Ensuite il fallait sécher, alors pendaient devant les poèles et cuisinières des guirlandes de tissu colorés qui pleuraient lugubrement au sol. Mais quel travail pour les mains de maman qui en plus devait ravauder les habits, faire le ménage et la cuisine, s'occuper des plus petits et aller matin et soir aider aux animaux de la ferme.
Nous passions les vacances de fin d'année dans la chaude atmosphère humide des murs, orchestrée par les coups de sabots des vaches dormant au dessous de nous, par les cliquetis des chaines , les meuglements, les relents d'excréments, dans la poussière ouatée soulevée par les pales rayons d'un soleil frileux que la vieille demeure répercutait entre ses parois protectrices.
Parfois, des oncles des tantes et une armée de cousins, venaient nous visiter, le temps d'un dimanche la joie régnait sur les visages, une joie sincère sans artifice, puis la routine reprenait ses droits et nous le chemin de l'école.
Mais la route était longue depuis le porche de la maison jusqu'à la grille de l'école, longue et nos jambes courtes et fatiguées par les répétés voyages qu'il fallait accomplir quatre fois par jour. Nous trainions lamentablement nos sacs et nos pieds tantôt sur la neige, sur le verglas, tantôt sur la pierre poussièreuse du chemin; recherchant dans les yeux de l'autre la future petite bêtise à faire, insignifiante pitrerie que nous tentions de dissimuler aux regards pouvant s'avérer rapporteurs.
Chaque hiver, un peu avant Noël, le petit village organisait pour les enfants des écoles, son arbre avec remise à tous du cadeau communal Pour l'occasion, le garde-champêtre revêtait son costume rouge, sa longue barbe, sa hotte de carton... mais les yeux des enfants n'avaient d'éclats que pour les jouets s'étageant sur deux ou trois rayons, des gros ou des petits, des beaux ou de moins beaux que Madame M... savait savamment distribuer. La non plus ne régnait pas la justice, il était simplement aquis, que les plus beaux et plus gros jouets devaient revenir aux enfants des personnes aisées et bien en vue. Il aurait été impensable qu'un rutilant camion, qu'une belle poupée artistement chamarée et richement vêtue, échouent entre les mains de filles ou fils d'ouvriers agricole... Alors que l'enfant du riche, qui assuremment en possédait de pleins tiroirs, les convoitaient attendant de s'en saisir.
L'enfant pauvre dirigeait avidement ses mains vers le beau, le sublime, Madame M... déviait alors son geste et lui glissait à l'oreille: "Ce camion est bien trop lourd pour un petit comme toi, prends plutôt ce petit sac de billes" Elle disait "trop lourd" mais pensait "trop beau" L'enfant repartait tristement, ne comprenant pas pourquoi le fils d'un riche entrepreneur qui passait just'après lui, s'était saisi du magnifique camion sans s'attirer une remontrance de la dame... Voila comment au coeur de la brie, quatre personnes aisées et une institutrice faisaient vivre un semblant de petite dictature ne laissant aux manants, comme ils devaient nous nommer, que les broutilles.
A cette époque, la télévision n'en était qu'à ses balbutiements, les rares maisons la possédant ne recevaient l'image que sur une chaine, toujours en noir et blanc, entre une et deux heures le midi et autant le soir. Le reste du temps, tournaient les aiguilles d'un réveil silencieux qui avait, le cas échéant, l'avantage de servir de montre... Cela pour dire que les enfants que nous étions, n'avions pas le cerveau développé comme celui des enfants de nos jours qui se vautrent d'images de tous genres sur un nombre incalculable de chaines en couleurs, et ce presque vingt quatre heures sur vingt quatre. Nous n'osions pas demander pourquoi on nous ordonnait de choisir la poussière afin de laisser le soleil à la haute voltige communale.
J'ai appris depuis longtemps qu'il n'y a pas et il n'y aura jamais d'égalité... Le petit doit se contenter de petit, voire de moins, tandis que le gros voit toujours plus grand. Il serait donc bon que la devise qui trone sur le fronton de nos mairies : LIBERTE EGALITE FRATERNITE soit supprimer... La liberté diminue réduites par des lois qui nous enchainent et qui, généralement, ne servent à rien. L'égalité n'a jamais existée, quand à la fraternité, n'en parlons pas, elle roule toujours à sens unique... Mais je m'égare de mon sujet, ces pensées, et je reconnais les avoir eues et les posséder encore, me sont venues plus tard une fois aquise la vie active.
------------------------------------------------------------------------------- A SUIVRE
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Nous ne vivions pourtant qu'à une faible distance de Paris, au plus trente cinq kilomètres, mais l'évolution démographique en ce début des années soixante, n'avait pas poussé les marches du progrès loin vers l'est. D'égout, il n'y avait pas, les eaux usées allaient se perdre mèlées aux déjections des vaches dans les fossés, dans quelques puits, plus surement dans la mare et le lit du petit ruisseau qui sommeillait dans le creux de la plaine... Un jour, peu après notre arrivée, guidé par l'infection latente dans les wc, notre père découvrit que ceux-ci ne possédaient aucune évacuation. La cuvette se déversait dans une sorte de grande poubelle, depuis longtemps saturée, qu'il fallait sortir par une petite porte et porter jusqu'au tas de fumier tronant au milieu de la cour sur la face opposée des batiments.
Durant toute la mauvaise saison, les fumiers s'amoncelaient dans la cour au rytme du nettoyage des étables. Pour ce, les bêtes étaient parquées dans l'enclos au préau le temps que le tracteur équipé d'une fourche mobile à l'avant, n'ait oté les pailles souillées, que le sol ne fut lavé et recouvert de litière fraiche. Ainsi, semaine après semaine, une montagne d'éxcréments s'élevait au milieu de la cour... A l'heure du dégel et des pluies printanières, celle-ci se transformait en une glauque boue striée de ruisselets à l'odeur fétide s'écoulant vers la mare. Alors arrivaient les mouches par bataillon entier, envahissant les maisons sitôt qu'une fenêtre s'ouvrait pour tenter d'aérer un peu, aussi voyait-on pendre du plafond dans toutes les pièces ces guirlandes de papiers gluants où les volatiles venaient en grondant se coller les ailes.
Quand nous arrivâmes en ces lieux en 1959, le domaine comptait encore quatre animaux de traits, fiers chevaux à l'encolure épaisse, aux pattes énormes que nous, ignorant, comparions à des pattes d'éléphants; mais les bêtes montraient une telle force pour tirer le charroi ou la charrue que, du haut de mes quatre ans, j'en étais fortement impressionné. Deux ou trois petits tracteurs complétaient la force motrice du domaine... Rien à voir avec les monstre que l'on voit de nos jours paresser dans les champs, par rapport à ceux que vous croisez, ceux dont je me rappelle font figure de jouets. Je possède toujours comme une relique, une photo en noir et blanc, où dans l'épanouissement de mon jeune age,je tiens fermement le volant du "petit gris" sur le siège duquel mon père m'avait hissé. Pauvre petite mécanique à l'assaut des champs heureusement peu étendus. Les tracteurs bleu, des FORD, développaient un peu plus de puissance, environ quarante cinq chevaux, ils seront rejoints un an plus tard par un autre de nouvelle génération plus ouvert vers le modernisme croissant. Mais ces mécaniques, ces chevaux vapeur, n'offraient guère de confort à leurs utilisateurs: de cabine, il n'y avait pas, le siège, un simple repli métalique sur lequel il était obligatoire de poser un sac de jute plié en quatre afin de se protéger du froid l'hiver, de la chaleur l'été.
Les chevaux disparurent de l'environnement, mais le domaine employait encore trois ou quatre ouvriers. Pour les labours, les petites charrues à deux socs, l'étroitesse des parcelles, la faible puissance ne permettaient pas un rendement efficace; dans ces bocages de haies et de clotures entourés et divisés, il fallait sans cesse manoeuvrer perdant du temps. Les journées étaient longues, onze, parfois douze heures... Ces jours la, c'étaient les femmes qui prenaient le relais pour soulager les vaches de leur lait et nourrir les animaux. Et le même travail pénible suivait son cours, les champs attendaient la fumure de l'année, les compléments nutritifs: azote, potasse, phosphate... les scories dans leur sac en papier de cinquante kilos qu'ils devaient aller chercher à la gare la plus proche, certainement Melun, les wagons à décharger, à transborder sur les remorques, puis, de retour au domaine, descendre les sacs et les empiler sur l'aire abritée de stokage. Le moment venu, reprendre un à un les pesant sacs, les charger le plateau, et, arrivé sur le champ une ultime fois éventrer le sac pour le vider dans la cuve de l'épendeur, puis laisser la poudre s'envoler sur le sol. Mais ce produit faisait une poussière monstrueuse s'élevant au dessus des champs comme la queue d'une comète collée aux basques du tracteur... Malheur au pauvre conducteur livré à l'assaut des éléments si le vent virait du mauvais sens, ce qui arrivait fatalement une fois sur deux. Au soir, l'homme rejoignait son logis plus noir qu'un charbonnier.
Avec l'été venait le temps des moissons. Je me rapelle cet engin ressemblant en tous points à une moissonneuse comme on en rencontre de nos jours, mais qui aurait oublié de grandir. Elle possédait un volant, un petit moteur, servant seulement à actionner le mécanisme de coupe et de broyage; pour se mouvoir elle devait compter sur la force du tracteur... Ce qui impliquait, dans ces champs totalement clos, un détourage à la faux comme dans les temps reculés ceci pour permettre le passage du tracteur sans endommager les épis prometteurs. Sur les routes, la machine suivait docilement, sur les champs, il était obligatoire de pratiquer un attelage désaxé afin que le tracteur roule sur les endroits fauchés, était aussi nécéssaire de faire glisser à la fourche les épis fauchés dans la vis du convoyeur de la batteuse avant de commencer véritablement la coupe du champ.
Cette ridicule barre de coupe, deux mètres environ, retenait pour son service trois paires de mains: un conducteur pour le tracteur, un sur la machine pour la diriger et enclancher les mécanismes, et un à l'arrière sur la plate-forme qui assurait le changement des sacs à mesure du remplissage, leur ligaturage, puis, les basculant sur le tobogan, les faisaient glisser jusqu'au sol. IL y avait la place pour fixer deux sacs cote à cote, de sorte que, quand l'un se comblait, il suffisait de fermer la trappe qui l'alimentait et d'ouvrir la seconde cela laissait le temps de lier le col du sac plein avec une corde lieuse, de le basculer et de repositionner un sac vide... La journée de battage finie, il ne restait plus, avec une remorque et beaucoup de muscles, qu'à venir relever la récolte du jour, manipuler des sacs flirtant avec les cent kilos, puis, de retour au domaine, faire la manoeuvre inverse en empilant les sacs dans des granges ou, selon la place, dans un grenier.
Au matin, l'opération dépoussiérage s'imposait, suivait le graissage, les vérifications: courroies, roulements et rouages, les différents niveaux, le plein de carburant... une pression sur le démarreur et l'on repartait sur une parcelle à l'autre bout du village effctuer un travail similaire à celui de la veille.
Avec l'automne arrivait le moment d'arracher les betteraves... Ah! les betteraves! Je ne vous ai pas parlé de ces petites billes grosses comme des pois qui n'étaient en fait qu'une douzaine de graines collées entre elles... Dès qu'elles sortaient et atteignaient deux ou trois centimètres, il était nécéssaire, à l'aide d'une binette, le manche de celle de mon père ne dépassait pas la largeur de ses deux mains, d'effectuer un "dédoublage" ne conserver qu'un plan tous les vingt centimètres. Ce travail s'avérait épuisant, souvent payé à la tache, il demandait des heures et des heures de labeur journalier.
Si les surfaces emblavées étaient grandes, le fermier faisait appel à des saisonniers. Alors arrivaient au village des Italiens, des Espagnols qui venaient gagner en deux mois de quoi vivre sur leur territoire le reste de l'année. Ils étaient présent en mai et juin, parfois aussi au début de juillet pour le dédoublage et le binage. Ils revenaient fin octobre pour la saison d'arrachage. Si l'équipe des bineurs estimait avoir gagner assez pour son année au moment du printemps, il n'était pas rare qu'elle fit profiter la saison d'automne à d'autres malheureux comme eux dans le besoin... L'arrachage se faisait à la main, avec une petite fourche à deux dents ventrues à manche très court qui obligeait d'être totalement courbé. Les fourches s'enfonçaient le long du corps de la betterave, on appliquait une forte pression sur le manche (comme sur une bèche) et on sortait la racine de terre où on la couchait.
Venait ensuite l'opération dite de: décolletage, enlèvement du collet et des feuilles, un genre de serpe était requis pour cette tache. Il restait à charger les remorques et à transporter la récolte jusqu'à la sucrerie, laquelle lavait les racines, les broyait, en extrayait le sucre et rejetait les pulpes. Alors s'effectuaient des trajets inverses où les pulpes nauséabondes venaient servir de complément dans l'assolement des terres. Se terminait l'année, les labours, les semailles d'hiver finissaient dans le lent ronronnement des moteurs...
S'il n'y avait eu les animaux à panser matin et soir, les hommes auraient pu avoir un peu de repos... Mais voila, les animaux ne connaissaient ni l'hiver ni l'été, ni fête ni dimanche.
------------------------------------------------------------ A SUIVRE.
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Un matin d'aout 1963 notre père pris le car pour Paris, il ne revint que le lendemain soir. Il y eut de longues discussions entre les parents qui, pour nous qui commencions à comprendre, laissaient présager un prochain départ. Alors de nouveau, s'empilèrent dans la cuisine caisses et cartons, bois de meubles démontés, ballots de linge et de draps etc... C'est fou quand on reste un temps plus long dans un endroit, l'évolution du ménage s'agrandit rapidement. Nous qui étions arrivés quatre ans plus tôt avec le strict nécéssaire dans une remorque de tracteur, il nous fallait pour partir le transport d'un énorme camion qui, pour gros qu'il était, ne pouvait tout transporter. Les parents durent brader sur place quelques éléments dont un moteur "Bernard" monté sur roues, qui servait à entrainer le banc de scie pour couper le bois de chauffage... Présisons qu'outre une petite soeur qui nous avait rejoint en 1959, tout ce qui attrait au bien être famillial avait fortement augmenté.
Une longue voiture vint nous transporter, ce qui nous laissa penser que cette fois, la route serait longue. Elle le fut! Nous passâmes Fontainebleau, puis Montargis, Gien pour arriver à Bourges où nous vîmes du haut d'une cote, la grande dame de pierres, brillante sous le soleil de septembre, perchée sur son monticule. Nous traversâmes la ville par ses rues étroites et sales, passâmes l'unique pont sur l'Auron à la droite duquel tronait encore la bascule et les pilastres de la barrière où jadis il fallait s'arrêter pour aquiter l'octroi et les droits seigneuriaux pour pénétrer dans l'enceinte fortifiée et livrer les marchandises qui faisaient vivre.
Nous nous enfonçâmes dans la campagne par une route bordée de noyers et arrivâmes rapidement dans un petit village, fade, austère. La voie traversait la ligne des maisons grises et sans aucun panache, les fossés la bordant laissaient ressuer des odeurs nauséabondes que nous croyions avoir laissées loin derrière nous. Enfin la voiture glissa sur une pelouse et s'arrêta devant une façade où quatre fenêtres clignaient des yeux dans le soleil du soir... Dans les batiments qui pourtant s'allongeaient sur une bonne longueur vers l'arrière, seules quatre petites pièces étaient prévues pour notre habitation: une cuisine, sans évier, un vague tuyau portait un vieux robinet quelques cinquante ou soixante centimètres au-dessus du sol, un petit séjour peu logeable la pièce était trapézoïdale avec peu de largeur, deux chambres pour loger nos parents et les sept enfants. Pas de toilette, pas de wc, débrouillez-vous! Cela ne nous changeait guère de nos précédentes années.
Entre ce petit logement et les granges, il y avait deux pièces: une grande cuisine et une minuscule chambre dans laquelle venaient s'entasser sept à huit bineurs saisonniers. La maison, la cour, le terrain qui deviendra un jardin, tout était sale, regorgeant des détritus des précédentes générations où les êtres entassaient les rebus, le bon comme le mauvais dans le moindre endroit disponible.
Je n'en veux pas à mon père pour la décision qu'il avait prise de quitter l'endroit où nous vivions pour venir nous perdre dans ce village étrange... Peut-être avait-il espéré obtenir du propriétaire, qui était aussi son employeur, la jouissance des deux pièces attenantes... ce qui ne se fit pas. Nous dûmes nous entasser dans quatre petites pièces, dont une cuisine mal aisée. Dans celle-ci, une ridicule table très basse, supportait une bassine servant d'évier qu'il était nécéssaire de régulièrement vider: C'était minable!
Les murs étaient d'une étrange couleur (lie de vin) couleur qui, si l'on se frottait dessus, s'agrippait inexorablement à nos vêtements comme pour nous faire comprendre que les lieux si exigus qu'ils fussent nous repoussaient. L'option de tout lessiver des sols aux plafonds, s'imposa d'elle même, un bon séchage et ils furent recouverts d'un papier bon marché. Père et mère s'y atablèrent après leurs longues journées de labeurs... La seule consolation fut que, sur le domaine, il n'y avait pas d'animaux seulement quelques poules qui le matin demandaient qu'on leur livra un petit seau de grain... Exit donc, les traites matin et soir, dimanches et jours fériés; le retour des troupeaux des pacages aux étables, les tas de pourritures règnant en maître dans les cours
Bon bricoleur notre père consacra les heures récupérées à la mise enplace d'un évier qu'il avait trouvé abandonné sous la voute d'une cave, mais celui-ci, porté par une vieille caisse métalique, restera plus de quinze ans à son poste, fidèle bac de grès blanc. Il dut faire une tranchée d'une douzaine de mètres de long pour assurer l'évacuation jusqu'au fossé communal. Il obtint aussi, bien que difficilement, l'autorisation de fabriquer en bout de terrain, sur une fosse creusée dans le sol, une cabane de bois et de toles pour l'usage que vous pensez, supprimant l'usage du seau à couvercle qu'il fallait tous les matins mener à vider sur un tas de crasses en abord des champs... Mais par tous les temps, nous devions traverser la cour de jour comme de nuit pour aller soulager notre ventre. Une corvée, surtout les nuits noires d'hiver quand le vent et les éléments se déchaînaient au dehors; un amusement au jours meilleurs, voire une planque quand certains de nous n'avaient pas envies d'assouvir une petite tache requise par la mère, ou bien par refus de faire quelques devoirs.
Peu à peu, grace à la force et au courage inépuisables de nos parents, le terrain, le tour de la maison, prirent un air de propreté; toutes les crasses et détritus déposés depuis des lustres furent chargés dans une remorque et évacués vers une décharge... Mais cela prendra encore du temps avant que la maison triste ne prenne l'allure, entourée de paterres fleuris, d'une coquette demeure.

Nous avions depuis longtemps repris le chemin de l'école, elle était aussi distante de chez nous qu'à l'endroit où l'on gitait précédemment. Le village, constitué à ces dates de plusieurs hameaux distings, les petites routes nous faisaient passer par de larges bandes de plaine... Il y avait trois salle de classe séparées l'une des autres, deux cours par salle: Madame D..... apprenait au petits (CP CE1), Madame R..... assurait la continuité (CE2 CM1). Plus loin, proche la mairie, Monsieur B..... Finissait avec les grands (CM2 CEP: certificat d'études primaires)
Dans la classe de Madame R..... où ma soeur et moi dûmes nous asseoir, nous allâmes de surprises en surprises: Aucun cri, aucun geste brutal, aucune main levée... la règle ne devait pas exister sur son bureau, cette dame ne devait jamais avoir pris connaissance du verbe crier car aucune facherie ne venait ponctuer les cours... Il était inutile, au lundi matin, de pleurer une plume, avant que ne démarrent les cours de la semaine, elle nous était fournie gracieusement. Je restai une année sur les bancs de cette classe à tenter de parfaire une écriture qu'il était bien trop tard pour améliorer... Ne riez pas, parfois si je veux tracer trop vite mes mots, je reste dans l'impossibilité de me relire: mes e ressemblent à des i tordus, mes i ne ressemblent à rien, l et b sont indissociables, je vous fais grace du reste de l'alphabet. Heureusement que de nos jours, les touches d'un clavier remplacent la plume, sinon, il y a beau temps que vous m'auriez viré du site pour totale incompréhension.
Il n'y eut pas d'heurt durant cette année, si ce n'est la curiosité de nos nouveaux camarades de cour pour qui nous passions pour des "bêtes étranges": n'étions nous pas ceux qui arrivaient de la région parisienne pour chambouler leur petit univers, voire, pour certains qui innocemment répétaient les bonnes paroles de leurs parents " les étrangers qui venaient manger leur pain"... Après les premières paroles et présentations faites en récréation, quelques discussions des premiers jours, nous nous aperçûmes que dans ces hameaux dispersés tous les élèves de la classe, sauf nous et une rare exeption, étaient liés en parfait cousinage tissant une toile comme l'araignée par le jeu des alliances entre cousins cousines, tantes et neveux ou oncles et nièces etc ... nous avions échoué au coeur d'une immense famille, une tribu, un clan soudé où il s'avérera difficile de s'incorporer. Pas étonnant que nous étions "les etrangers"! Il faudra attendre une dizaine d'années pour que la construction de lotissements décidée par le nouveau conseil municipal, brise ce carcan familial en apportant du sang neuf. Mais nous n'en sommes pas là.
L'été était revenu. Comme sur les épis les semaines d'une année s'étaient détachées de la grappe des saisons. Les vacances nous occupaient mollement tandis que sur les champs, les moissons battaient l'air de leurs rouleaux rabatteurs... Si comme je l'ai écrit dans quelques pages précédentes d'où nous venions les moissonneuses étaient des jouets tractés, ici tout était différent; le propriétaire avait déja changé une vieille "Mac Cormik" contre une "New Holland" flambant de neuf sous le jaune de sa couleur, auto-motrice, quatre mètres vingt de coupe... "Ridicule de nos jours" me direz-vous! un fort progrès pour l'époque. Bien sur cet engin ne possédait pas de cabine climatisée, de graissage automatique, d'ordinateur d'aide à la conduite et à la gestion du bord... mais l'évolution était là qui frappait aux portes de la plaine, au coeur des domaines! Un seul homme servait la machine et, trémie pleine, faisait d'une pression sur un levier, ruisseler vingt quintaux de blés d'or dans les remorques et les bennes.
Oui, on mangeait de la poussière, on la respirait, le parasol sensé nous abriter du soleil ne servait à rien, il n'est qu'à l'heure de midi quand les rayons tapaient au zénith, qu'il divulguait une ombre étouffante. On ruisselait d'une sueur marbrée par les détritus des épis, mais quel bonheur quand les soirs étonnamment secs, où l'humidité restait en suspend dans le ciel, on tournait jusqu'à vingt trois heures dans la nuit claire et fraîche troublée seulement par le bruit du moteur et guidé par le faisceau des huit phares transperçant l'ombre, éclairant la coupe... Imaginez ma joie quand la première fois, sous l'oeil sécurisant de mon père, je pus seul tenir et diriger la bête métalique. J'y pris rapidement gout, et chaque fois que je le pouvais, je courais la campagne pour le rejoindre qui sur le tracteur, qui sur la batteuse, et même dans les champs de bétteraves qu'il travaillait à la tache.
Son patron était un innovateur: pour l'exploitation il n'hésitait pas à mettre la main au portefeuille (Il aurait été aisé qu'il en fisse autant pour les logements des ouvriers). Toutefois, grace à son sens du progrès, arrivèrent avant la récolte des betteraves, trois machines réelles innovation, qui prirent le relais des hommes pour l'arrachage. C'était la naissance de ce genre de matériel, on était loin des superbes machines qui de nos jours à elles seules en un passage, font tout le travail... Hier, il fallait s'y reprendre à trois fois: passait d'abord la décolleteuse, qui coupait les feuillages et par un jeu de tapis latéraux les évacuait sur le coté. L'arracheuse prenait alors son service, elle soulevait les racines sur six rangs, les faisait basculer vers l'arrière sur un jeu de deux disques inversés qui les projetaient en andains sur la terre. Enfin la chargeuse, munie de crémaillères les faisait monter et remplir les remorques. Les saisonniers qui restaient pour l'arrachage, disparurent de notre paysage car en employeur avisé qu'il était, le patron se mit à faire la coopérative offrant à débarder chez les propriétaires voisins.

Avec septembre, la reprise des classes était revenue, nous avions retrouvé le chemin de l'école. J'avais rejoint la classe des grands près de la mairie... Il en fut comme l'année précédente: les plumes étaient changées sans que nous ayions souci de demander, les crayons d'ardoise de même, les cahiers de brouillons, les buvards, sous réserve de ne pas gaspiller, étaient fournis gracieusement... Seul bémol avec Monsieur B....., mais qui ne m'effraya guère vu ce que j'avais vécu dans la petite classe de Madame M....., il criait, il criait très fort! Il était un homme de petite taille, moins grand que ses élèves du cours supérieur, voire même que certains du "CM2" et avec le recul, je me demande si devant les pupitres de vingt sept ou trente élèves, dont plus de la moitié était des garçons, il ne se réfugiait pas dans ses colères pour garder autorité sur son auditoire... comme le petit chien qui se grandit en aboyant très fort devant l'intrus osant forcer le portail du jardin de son maître. Mais jamais, durant les années que je passai sur les bancs dans cette salle, je ne le vis lever la main sur un élève.
C'est avec lui que j'ai découvert l'amour de la lecture. Si je possède aujourd'hui multitude de livres, je puis affirmer que si j'ai appris à comprendre, à interpréter, à analyser les contenus des textes , je dois en dire merci à Monsieur B..... pour toutes les explications tant de fois répétées, serinées même pour ceux qui n'arrivaient pas à les emmagasiner dans leur mémoire. C'est sur une table de cette classe que j'ai écrit mon premier poème, certainement une triste chose depuis longtemps détruite, c'est aussi la que j'ai appris à rédiger des narrations. Quel plaisir quand le lundi matin, le maître rendait les cahiers, gardait le mien, se posait à son bureau et à haute voix lisait à tous mes deux pages , parfois plus, d'écriture... J'appris à y mettre tout mon coeur, n'ayant de cesse de faire rire ou d'attirer une larme au coin de l'oeil d'une fille... et toujours la note volait haut.
J'ai toujours eu une sainte horreur du retard, aussi, que ce fut à l'école ou plus tard pour le travail, je me suis toujours arrangé pour arriver quelques minutes avant l'heure. Un matin, comme j'étais en avance, Monsieur B..... m'arrêta et me dit que c'était mon tour d'entretenir son bureau pour la semaine à venir. Certains voyaient dans ce petit travail une punition: il fallait nettoyer les tableaux, y inscrire le jour et la date, si possible lisiblement, était aussi nécéssaire de dépoussièrer le bureau, de remettre ce qui le couvrait en ordre comme on l'avait trouvé, faire le plein des encres noire et rouge, si besoin changer les plumes, et surtout, surtout, s'assurer d'avoir bien mémorisé l'ordre des livres et des cahiers et les replacer identiquement... Je vis de suite dans ce jeu, un acte de confiance, une récompense, et, rapidement quand l'un des camarades rechignait, je me proposais pour prendre sa place. Jamais le maître n'eut à redire pour un livre ou un cahier mis au mauvais endroit, jamais non plus je ne jouais la tricherie en cherchant dans les livres de français ou de calcul les solutions des devoirs du jour. Sans doute d'autres s'y essayèrent , s'y firent prendre qui ne revinrent jamais s'asseoir sur le fauteul du bureau.
Je restais dans cette classe jusqu'à l'année du "CEP". Pour accéder au collège et aux classes de sixième, il était obligatoire en ces années soixante, de passer un examen. Vous dirai-je que les études ne m'attiraient pas? Je ne sais, si cela s'était fait, il en aurait résulté des frais supplémentaires pour la famille qui n'était déja pas fortunée. J'attendais trois ans avant de me poser sur les bancs des anciens, des grands, de ceux qui allaient passé le "certificat d'études primaires" Mais nous y arrivions armés de l'enseignement: nous connaissions l'histoire de France, les rois, les reines et les femmes dirigeantes, des pages et des pages de dates: 1214,1415,1685,1715... et j'en passe tant! Nous avions vu l'antiquité, Rome, les grecs, les perses, les égyptiens, la mésopotamie, l'assyrie... Nous connaissions le monde, combien de cartes dessinées au crayon puis coloriées: marron pour les montagnes, vert pour les plaines, bleu les rivières les lacs et les mers, point rouge de différentes grosseurs pour les villes,carré pour les capitales, selon l'importance de celles-ci, petits pointillés noir pour les frontières... Les continents: Australie, les Amériques, l'Asie et l'Europe, l'Afrique aussi: très facile à tracer, il suffit de faire deux ovales (comme des oeufs, un vertical l'autre horizontal le recoupant et le joignant par le haut... il ne reste plus qu'à ourler les contours) Une des plus dure à réaliser, je pense, restait celle de l'Angleterre où étrangement, je voyais dans le dessin: un chien assis sur ses pattes arrière s'apprètant à dévorer l'Irlande. Le planisphère s'avérait aussi une réalisation délicate. Tout passait par la gomme et le crayon! Les cartes de France, des rivières, des canaux, des voies ferrées, des départements et des montagnes... nous dessinions tout! Que l'on est loin de l'éducation d'aujourd'hui où l'on fournit une photocopie que nombre d'élèves ne prennent même pas le temps de regarder... A force de dessiner, de gommer les erreurs, de recommencer, nous étions obligés de retenir sinon le tout, au moins une grande partie du travail que nous effectuions, le savoir s'incrustait en nous.
De nos jours, demandez à un jeune où se trouvent Tarbes et Perpignan, s'il vous répond que c'est en France... vous êtes tombé sur un bon élément... En France d'accord, mais où? au nord? au sud? A un repas, autour d'une table,il y a quelques années, une institutrice demanda où se trouvait la ville de Draguignan dont elle avait entendu le nom. Je lui répondis que c'était l'ancienne préfecture du var remplacée de nos jours par Toulon... Elle ne savait même pas que Toulon était la préfecture du var, il lui fallut prendre un dictionnaire pour vérifier mes dires. J'espère que, sur la carte, elle ne plaçait pas le var du coté de la moselle!... Beaucoup plus récemment, à un jeu télévisé, un homme pourtant agé d'au moins quarante cinq ans, a situé Montréal sur les bords du lac Léman... Il a du y avoir un sacré tremblement de terre!!
Mais voila que je redeviens comme ces écoliers rêveurs voyant une fenêtre ouverte sur le soleil de fin de printemps et je m'éloigne de mon sujet.
L'arythmétique aussi faisait vivre dans la salle de mémorables moments quand les élèves n'assimilaient pas les tables de multiplication ou de division, que de cris pour le maître, de détresse dans les yeux des jeunes qui souvent se voyaient privés de récréation pour tenter de retenir une table... Le corps humain retenait un cahier complet, où la encore, la gomme le crayon bataillait; les os, les membres, les vaisseaux sanguins, le système nerveux, respiratoire ou digestif... Le coeur, le foie, le cerveau...et tant d'autres: Bref, de longues journées d'école suivies de longues heures de devoirs pour ceux qui n'avaient pas eu le temps de les commencer en classe.
Les fins d'années, au mois de juin quand le programme était terminé, étaient folkloriques; nous passions les dernières semaines à apprendre et à répéter des chants et de petites pièces de téhatre pour jouer sur scène à la fête des écoles. Nous bricolions, fabriquant de menus objets que nous pourrions vendre aux parents et voisins venus assister au spectacle. J'ai en souvenir une année où nous avions battu la campagne à la recherche de vieux sabots de bois, lesquels, nettoyés et poncés, équipés d'une crosse et d'un anneau (que nous réalisions en salle) étaient teintés et servaient à tenir une bouteille: support pour servir le vin. Nous en fimes un bon nombre qui furent tous vendus et dont le revenu vint agrémenter la caisse noire de l'école. Une autre fois, par un savant mélange de résine et de durcisseur teinté en rouge vert bleu ou jaune, nous moulions des porte-couteaux vendus par six ou douze, nous fîmes aussi des porte-clefs, très en vogue en ces temps, nous y insérions de minuscules gadjets... Nous vivions des mois de juin passionnant.
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L'année suprême, la dernière année, celle qui bien plus tard m'inspira une poésie du même nom " La dernière année"... Il avait bien changé le cours supérieur! Où étaient les années quand la rangée de tables à peine ne suffisait pour recevoir les quatorze ou quinze candidats à l'épeuve du "CEP". L'école évoluant, l'examen obligatoire d'entrée au collège avait été supprimé et de fait le flot des jeunes sortant du "CM2" émigrait vers la ville voisine désertant les vieux sièges et le tableau noir... Nous ne fûmes pas les derniers ma camarade et moi à nous présenter au "CEP", mais de toute façon l'existence lui était désormais comptée, les années qui suivirent accentuèrent son déclin.
Pour nous deux ce fut une année de révisions, nous connaissions tout les sujets, tous les problèmes... Nous fîmes, bien involontairement, une sorte de concours, jouant à saute-mouton chaque mois pour la première place, parfois perdue ou gagnée pour un demi point. Il est une matière où je ne cessais de garder l'avantage, celle des rédactions. Je m'y donnais à fond, innovant chaque semaine, déviant parfois les sujets mais j'aimais cela... Autre dissipline demandant autant de compréhension que de rapidité: le calcul mental. Le maître posait la question, tous dans la salle avions la craie levée bien haute, il claquait la règle sur le bureau... trois secondes... nouveau coup de règle, les craies instantanément devaient se relever et gare au tricheur! Ce jeu m'a toujours amusé, il demandait une excellente maîtrise des tables, de la compréhension aussi car le maître, un peu roublard, posait de véritables petits problèmes réalisables mentalement sous réserve d'avoir bien écouté et assimilé le texte... Je me souviens de certains dont celui-ci: Bonjour les cent pigeons (dit une colombe) nous ne sommes pas cent, dirent les pigeons, mais avec autant que nous, la moitié d'autant, le quart d'autant plus vous, nous serions cent, combien sommes-nous? Réponse: 100-1=99 99:11=9 9x4= 36 Petit problème qu'il m'est arrivé d'expliquer de longs moments à ceux qui interprétaient mal la dissipline. Bien des années plus tard, je le poserai à un conducteur de travaux pourtant issu d'une prestigieuse école du batiment, il se disait un as du calcul mental... Il a rempli deux pages de gribouillis sans jamais trouver la solution, il était arrivé je ne sais comment, à cinquante six pigeons et demi... pauvre petite bête qui devait voler coupé en deux!
Enfin juin était une nouvelle fois arrivé, avec son cortège de chaudes odeurs d'été de foins et de moissons, il emplissait la salle ouverte sur le soleil. Nous étions sur la dernière ligne droite, je ne pense pas que Dominique, si elle lisait ces lignes, contredirait mes pensées: il règnait bien en nous un brin d'appréhension...
Le jour j? Tout bien pesé, une journée d'école comme les autres, seule différence: les classes n'étaient pas mixtes. Pour le reste, rien de spécial, des devoirs normaux demandant des réponses... rien de neuf. Les heures s'étirèrent longuement où, entre les exercices parfois terminés en avance, on devait patienter en attente de l'épreuve suivante... J'aurais aimé avoir une poésie à réciter, ce fut le chant: en effet, ces deux exercices dont nous ne faisions qu'un seul, au jour dit était le matin tiré au sort par les responsables de l'organisation; nous dûmes tous y aller de notre chansonnette. Il y eut du dessin, je n'étais pas très doué, mais cela comptait peu. Puis ce fut la fin... Il fallut attendre trois longues journées les résultats. Je sais que Monsieur B..... espérait pour nous deux les premiers prix cantonnaux, il n'en eut qu'un, et pas le mien je ne m'étais pas forcé au point de monter en altitude. J'obtenais une moyenne agréable suffisante à me satisfaire sans viser les hautes sphères... Et puis qu'importe, l'école pour moi s'arrêtait la, j'allais très rapidement découvrir un monde différent: celui du travail, celui de la peine, des journées entières par tous les temps, un monde rude à l'époque, aux nombreuses heures... Elles n'étaient pas nées les trente cinq heures par semaine!
De nouveau je me mis à apprendre différemment mais apprendre encore et toujours. Un apprentissage de trois ans, avec ses hauts et ses bas, qui débouchait sur un "CAP": certificat d'aptitude proffessionnel auquel je n'irai pas me présenter... Entre temps, j'étais devenu rebelle.
Mon maître d'apprentissage, intelligemment, avait pensé que j'étais trop jeune (seize ans et demi) pour être présenté à l'examen. En accord avec le directeur des classes où nous suivions deux jours par semaine les cours théoriques, ils avaient décidé sans m'en avertir, de me faire apprenti une année de plus... Vu que l'apprentissage en ces années soixante dix n'était pas obligatoirement rémunéré, c'était tout bénéfice pour lui, pendant un an , il aurait employé un ouvrier qui commençait à bien maîtriser son métier pour, comme l'on dit chez nous: une bouchée de pain.
Ce fut Monsieur P.... le directeur des classes qui m'annonça fin avril je cite: que je n'étais pas inscrit à l'examen pour le mois de juin, m'expliquant que ......
L'effet fut immédiat, je vidai mon casier, remisai le tout dans mon cartable, saisis mon veston et, sous les yeux ébahis des copains, je quittai la salle. Monsieur P..... gronda: "Où allez-vous Coclet? l'année scolaire n'est pas finie!
Et moi de lui répondre: -peut-être monsieur, mais l'école n'est obligatoire que jusqu'à seize ans... au revoir messieurs" Je n'y suis jamais retourné, je n'ai jamais passé de "CAP" ou autre "BP", ce qui ne m'empècha pas de travailler pendant quarante et un ans (hors la période d'apprentissage) sans jamais connaître de chomage ou le moindre trou dans mon emploi du temps.
Après ce coup d'éclat, en fin de contrat, je tournai la tête vers un autre employeur... et j'eus, en fin de mois, mon premier vrai salaire! Quel plaisir de pouvoir, d'égal à égal, discuter avec les autres... J'avais dix sept ans, j'étais définitivement sorti du monde de l'enfance.

FIN
Le poète est un mensonge qui dit toujours la vérité: Jean Cocteau
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